L’Amazonie coincée entre l’économie et l’extrême droite

0

L’élection dimanche soir d’un président d’extrême droite au Brésil n’aura pas seulement un impact sur la société brésilienne. S’il s’en tient à ses promesses, la destruction de la forêt amazonienne pourrait s’accélérer — une décision qui, elle, aura des impacts à long terme sur toute la planète.

À court terme toutefois, cette destruction aura un impact positif pour l’économie, et il semble que ce soit cet impact qui soit plus important que l’autre, à en juger par une analyse de la CBC qui, dimanche soir, a provoqué une levée de boucliers sur les réseaux sociaux: « Pour les compagnies canadiennes, une présidence Bolsonaro pourrait ouvrir de nouvelles opportunités d’investissements, spécialement dans le secteur des ressources naturelles, des finances et des infrastructures, alors que (le nouveau président) a promis de sabrer dans les lois environnementales de la forêt tropicale amazonienne… »

La même analyse de la CBC continue: « Pour les firmes minières et de ressources naturelles, Bolsonaro a promis de rendre plus facile l’approbation des projets majeurs d’extraction. La compagnie Belo Sun Mining, basée à Toronto, est par exemple impliquée depuis longtemps dans une bataille pour l’obtention d’un permis pour un projet majeur de mine d’or en Amazonie, après que les législateurs aient dit que la compagnie n’avait pas adéquatement consulté les communautés autochtones locales. »

Jair Bolsonaro a en effet déclaré au cours de sa campagne que les lois environnementales « étranglent le pays » et s’est présenté comme le défenseur du secteur agricole, qui souhaite couper encore plus d’arbres pour ouvrir encore plus de pans de la forêt à la culture du soja et à l’élevage du bœuf. Il a également promis de supprimer le ministère de l’Environnement pour l’intégrer au ministère de l’Agriculture.

Il a également annoncé qu’il retirerait le Brésil de l’Accord de Paris, quoiqu’en conférence de presse la semaine dernière, il ait semblé revenir sur cette décision.

Ironiquement, l’édition 2019 de la conférence annuelle des Nations Unies sur les changements climatiques, la COP25, est censée se tenir, en novembre 2019… au Brésil.

Le Brésil à la traîne

De toute façon, avec ou sans lui, le Brésil n’était déjà pas sur la bonne trajectoire pour atteindre ses cibles de réduction de gaz à effet de serre, selon une étude brésilienne parue dans Nature Climate Change en juillet.

Avec ses 5 millions et demi de kilomètres carrés, dont la plus grosse partie se trouve au Brésil, la forêt amazonienne agit comme un gigantesque puits pour absorber une partie du carbone que le reste du monde rejette en trop dans l’atmosphère. Il faut noter que, si le rythme de déforestation a diminué régulièrement entre 2005 et 2015, il était en hausse en 2015-2016, selon des données satellites de l’Institut national brésilien de recherche spatiale.

Le nouveau président n’a guère été plus rassurant pour les autochtones: « Notre Amazonie est comme un enfant avec la varicelle, chaque point rouge que vous voyez (sur cette carte) est une réserve indigène. »

Par ailleurs, ces dernières années, le Brésil se classait déjà parmi les pays les plus meurtriers pour les défenseurs de l’environnement, et le plus meurtrier en 2016 : sur les 200 morts recensés à travers le monde par le groupe Global Witness et le quotidien britannique The Guardian, 49 étaient au Brésil, et 37 en Colombie.

Les analyses qui font de Bolsonaro un « néo-fasciste » n’ont pas manqué ces dernières semaines. Certaines de ses déclarations passées semblent montrer une nostalgie de l’époque (1964-1985) où le Brésil était dirigé par une dictature militaire qui emprisonnait, torturait et assassinait. L’ancienne présidente Dilma Rousseff a elle-même été torturée, dans les années 1970.

Ce qui n’a pas empêché le milieu des affaires et les marchés financiers de se rallier à ses promesses de privatisation. En fait, une importante part des fausses nouvelles disséminées pendant la campagne électorale via WhatsApp semble être le fruit de 3,2 millions de dollars, investis illégalement en vertu des lois électorales, par des gens d’affaires brésiliens, a révélé le 18 octobre le quotidien Folha de Sao Paulo.

Ce sont le Sud et l’Ouest du pays, notent Les Décodeurs, qui ont voté majoritairement pour Bolsonaro, incluant les provinces les plus riches. À l’inverse, « le nord-est du pays, zone où le PIB par habitant est le plus faible et où la densité est moyenne », a, lui, plus largement voté pour le candidat du Parti des travailleurs, Fernando Haddad. « Cette région est aussi celle qui comprend le moins de descendants de colons européens, et la plus forte proportion de descendants d’esclaves africains. »

La conclusion de l’analyse de la CBC publiée dimanche soir semble du coup être en phase avec ces chiffres: « Avec près de 60% des compagnies minières publiques présentes à la Bourse de Toronto, les pertes pour la forêt humide de l’Amazonie sous Bolsonaro pourraient signifier de gros profits pour les investisseurs canadiens. »

Partagez

À propos du journaliste

Agence Science-Presse

Répondre