Chapitres de la chute: virée folle au pays du capitalisme

1

« On ne raconte pas le capitalisme en 15 minutes », lançait, goguenard, le directeur artistique du Théâtre de Quat’Sous, Olivier Kemeid, avant le début de Chapitres de la chute, dont la première avait lieu jeudi soir sur les planches de l’institution culturelle de la rue Roy. À preuve, ce marathon théâtral de quatre heures sur les origines et l’éventuelle disgrâce de Lehman Brothers, institution financière qui s’est retrouvée au coeur de la crise financière de 2008.

Ils étaient trois. Trois frères arrivés en Amérique au début du 19e siècle. Après avoir ouvert un magasin qui vendait un peu de tout en Alabama, ces Lehman Brothers constatent que dans le Sud esclavagiste d’alors, le coton a la cote. Commence alors la croissance fulgurante d’une entreprise qui franchira les siècles et les transformations économiques pour finalement s’imposer comme entité incontournable de l’économie mondiale.

Reconnaissons-le tout de suite: le sujet est aride. Entendre parler de croissance et de prévisions économiques, de gestion financière, tout cela risque d’endormir un public tout de même venu au théâtre pour se divertir. Voilà pourquoi, sans doute, l’auteur de l’oeuvre, Stefano Massini, a ajouté une bonne dose de human interest à la chose. Humour, galéjades et autres mises en situation cocasses, les Chapitres de la chute tiennent parfois davantage du vaudeville que du drame humain et économique.

Et c’est tant mieux, d’ailleurs! Sur scène, Louise Cardinal, Vincent Côté, Catherine Larochelle, Didier Lucien, Igor Ovadis et Olivia Palacci s’en donnent bien souvent à coeur joie, poussant le public à éclater de rire à de nombreuses reprises.

Derrière tout cet humour et cette légèreté, toutefois, on devine la structure sous-jacente de la course folle au profit. Ne ressent-on pas l’ombre d’un malaise lorsque les trois frères investissent avec plaisir dans la culture du coton, et de fait dans l’esclavage et la traite négrière? N’a-t-on pas un peu envie de voir Lehman Brothers brûler et disparaître lorsqu’éclate la Guerre de sécession? Ne devine-t-on pas un vide moral abyssal chez les dirigeants de cette entreprise, par-delà les mariages, les accouchements et les tracas de la vie quotidienne?

L’affiche de la pièce

Toujours plus vite

À ce combat éthique se greffe également une lutte entre générations. Les jeunes Lehman, galvanisés par la marche du progrès, souhaitent toujours diversifier davantage les avoirs et les activités de l’entreprise. « Je souhaite un nombre avec bien des zéros devant la virgule », lancera-t-on à plusieurs reprises. L’appât du gain avant tout, sans doute. La machine économique, évoquant le terrifiant Moloch dans Metropolis, dévore tout sur son passage. Écartez-vous, place à l’avenir! Un avenir qui se compte en espèces sonnantes et trébuchantes, pardi!

Ces Chapitres de la chute prennent d’ailleurs une tout autre couleur avec l’arrivée de Robert Lehman, dernier dirigeant de l’entreprise à en porter le nom. Désigné par son père comme « sauveur » après le Krach de 1929, ce personnage interprété par Didier Lucien témoigne à la fois de la vitesse incroyable à laquelle s’est écoulé le 20e siècle, mais aussi de l’immense talent du comédien.

Le voilà donc, tout de blanc vêtu – en costume blanc à paillettes, s’il vous plaît –, forcé de sauver la banque Lehman Brothers. Pour se sortir du pétrin, d’ailleurs, pour pleinement endosser le rôle du prophète Jonas, mais en réussissant à « se faire vomir par la baleine » du capitalisme, le voilà qui diversifie encore plus les activités de la compagnie. Investir dans le cinéma et les télévisions, passe encore. Mais financer le Projet Manhattan? Investir dans la Guerre du Vietnam? Favoriser le développement des arsenaux nucléaires au cours de la Guerre froide? La Bête économique veut être nourrie. Nourrie par des profits, mais aussi par des corps, des âmes. Le broyeur financier ne fait aucune distinction. Seuls comptent les bénéfices!

Pièce forte, pièce percutante, pièce à combustion lente – si l’on peut se permettre l’expression –, les Chapitres de la chute permettent de mieux comprendre les diverses transformations qui ont caractérisé l’économie du dernier siècle et demi. Et, de là, d’espérer mieux saisir les enjeux qui sous-tendent les décisions d’affaires encore prises de nos jours. Car derrière chaque grande entreprise, il y a bien souvent un héritage familial qui pèse lourd. Pour le meilleur, mais surtout pour le pire.

Chapitres de la chute, de Stefano Massini (traduit par Pietro Pizzuti), mise en scène de Marc Beaupré et Catherine Vidal. Avec Louise Cardinal, Vincent Côté, Catherine Larochelle, Didier Lucien, Igor Ovadis et Olivia Palacci. Au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 3 novembre.


Autres contenus:

Théâtre – Je te hais, moi non plus

Partagez

À propos du journaliste

Hugo Prévost

Cofondateur et rédacteur en chef de Pieuvre.ca, Hugo Prévost se passionne pour le journalisme depuis l'enfance. S'il s'intéresse surtout à la politique, à la science, à la technologie et à la culture, Hugo n'hésite pas non plus à plonger tête première dans les enjeux de société, l'économie ou encore les loisirs et le tourisme. Hugo est également membre de l'équipe éditoriale de Pieuvre.ca.

Un commentaire

  1. Pingback: Perplex(e), le théâtre tout juste assez absurde

Répondre