Des jeux vidéo en guerre contre le Brexit

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The Guardian

Le Brexit et les bonbons Wetherspoons, le Brexit et la mode, le Brexit et les bananes… Il semble qu’une bonne partie de la vie des Britanniques sera affectée par le Brexit – et pour les joueurs de jeux vidéo, des changements sont attendus là aussi. L’industrie britannique du jeu vidéo ajoute quelque 5 milliards de livres à l’économie et emploie plus de 12 000 personnes, dont 35% sont des citoyens de l’Union européenne.

Si l’industrie a fait campagne en faveur d’un Brexit qui serait moins à risque de chambouler le statu quo, certains développeurs indépendants ont plutôt riposté avec des jeux favorables au remain – à l’annulation de la sortie de l’UE. Ainsi, Not Tonight, de Tim Constant, offre un aperçu d’un Royaume-Uni dystopique obsédé par le statut migratoire: les citoyens européens sont séparés des autres s’ils souhaitent toujours vivre au Royaume-Uni et sont constamment soumis à des vérifications d’identité. L’ambiance claustrophobique et pixelisée laisse entendre que le pays succomberait à la paranoïa.

Bloomberg News, s’aventurant dans des déclinaisons plus créatives du journalisme, a créé Pick Your Own Brexit, un simulateur de négociation s’appuyant sur des conclusions éventuelles des tractations avec Bruxelles – « Le Brexit est compliqué. Theresa May fait son possible, mais pourrez-vous faire mieux? », lit-on comme accroche du titre.

Le joueur doit ainsi répondre à des questions à choix multiples, chacune d’entre elles faisant progresser la trame narrative. Si Pick Your Own Brexit permet d’explorer plusieurs options, Not Tonight aurait sans doute été qualifié « d’argumentaire des remain » si le jeu était sorti avant le référendum. Et le jeu cherche effectivement à prêcher à des convertis.

Un peu de politique, dans votre jeu?

Les jeux ouvertement politiques ne sont pas chose nouvelle: Papers, Please, portant sur la vie d’un agent douanier vivant sous une dictature, a remporté un grand succès, et un titre d’un genre différent, Corbyn Run, a même été lancé peu de temps avant les élections de 2017. Mais si Corbyn Run a su tirer profit de l’aspect « nouveauté » de ce genre de jeux pour avancer des arguments, voire faire changer des électeurs d’avis, impossible de savoir si des coups de chance de ce style peuvent se reproduire.

Au cours de la dernière année, des groupes de l’industrie ont fait pression sur le gouvernement pour obtenir des exemptions destinées aux studios de jeux vidéo, en plus de se ranger du côté des tenants d’un deuxième référendum sur le Brexit. Peu de temps après les résultats du premier vote, United Kingdom Interactive Entertainment a publié un rapport indiquant de quelle façon, avec un accès à des visas pour travailleurs spécialisés et des crédits d’impôt, l’industrie britannique du jeu vidéo pourrait réussir à survivre.

Cependant, il semblerait maintenant que le gouvernement ne souhaite pas s’engager dans des tractations avec des industries individuelles, et cherche plutôt à obtenir un accord qui va fort probablement nuire à la liberté de circulation des individus, en plus de faire augmenter les tarifs douaniers.

Mouvement pro-Europe

Le mois dernier, plusieurs vétérans de l’industrie ont lancé Games4EU, un mouvement explicitement pro-Europe. L’objectif consiste à « soutenir des gestes pacifiques et concrets visant à demeurer au sein de l’UE; de démontrer l’impact négatif que le Brexit aura sur notre industrie; de contribuer au mouvement cherchant à stopper, ou à limiter les dégâts d’un « hard Brexit« , ou de l’absence d’accord ».

Dans un texte d’opinion publié sur politics.co.uk, l’organisateur George Osborn a argué que le Brexit nuirait à l’industrie britannique du jeu vidéo, sapant les démarches de ses travailleurs et venant pratiquement « geler » les interactions avec les grands noms du domaine. « La culture des jeux vidéo est internationale », écrit-il, « et le Brexit vient télescoper cette tendance à l’ouverture et à la tolérance. » De tels arguments auraient peut-être été plus efficaces s’ils avaient été présentés plus tôt que si mois avant la date officielle du Brexit, estiment des experts.

Des inquiétudes concernant le statut des milliers de ressortissants européens qui travaillent pour l’industrie britannique des jeux vidéo alimentent largement la motivation de Games4EU pour combattre le Brexit.

Il faut toutefois souligner que, Brexit ou non, l’industrie n’est déjà pas toujours paradisiaque. Conditions de travail frustrantes, périodes intenses pour « livrer » les jeux à temps, harcèlement sexuel, manque de diversité, recours à des sous-traitants, etc. Tout cela contribue à une poussée en faveur de la syndicalisation, que ce soit au Royaume-Uni ou aux États-Unis.

Entre temps, l’opinion publique ne bouge pas beaucoup. Impossible de savoir si les pro-UE l’emporterait en cas de deuxième référendum. Il est possible que les jeux, comme les autres industries créatives, puissent être de puissants outils en faveur des changements politiques, mais seulement s’ils déterminent une façon de rejoindre les gens ayant voté pour le Brexit.


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