Après un texte de Jian Gomeshi, le rédacteur en chef du New York Review of Books démissionne

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The New York Times

Ian Buruma, le rédacteur en chef du New York Review of Books, a quitté son poste mercredi dans la foulée d’une levée de boucliers à propos de la publication, par le magazine, d’un texte écrit par Jian Gomeshi, ancien animateur de l’émission Q, sur les ondes de CBC, depuis tombé en disgrâce et accusé d’agressions sexuelles contre plusieurs femmes.

« Ian Buruma n’est plus rédacteur en chef du New York Review of Books« , a fait savoir par courriel Nicholas During, l’un des éditeurs du magazine.

Dans son essai, M. Gomeshi, qui a été acquitté des accusations qui pesaient contre lui en 2016, s’est plaint de son état de paria, « devant constamment livrer bataille contre une horrible version de moi-même en ligne ».

La publication a provoqué une colère immédiate, certains critiquant ce qu’ils considèrent comme l’absence de remords et une version édulcorée de la réalité et des accusations, qui comprenaient des coups portés au visage, des tentatives d’étouffement, et qui avaient été portées par plus de 20 femmes, plutôt que simplement « plusieurs », comme l’a écrit M. Gomeshi.

M. Buruma a davantage attisé la fureur en accordant une entrevue où il semble donner l’impression de ne pas s’intéresser aux accusations portées contre M. Gomeshi.

Nerfs à vif

La colère provoqué par la publication démontre que les émotions sont encore à fleur de peau en lien avec chaque accusation reliée au mouvement #MeToo (#MoiAussi) et les réponses qui y sont données, et ce moins d’un an après que les premières informations à propos du comportement d’Harvey Weinstein eurent entraîné une série de dénonciations contre d’autres hommes bien connus.

M. Gomeshi fait partie de plusieurs de ces hommes autrefois célèbres, dont le comédien Louis CK et l’ancien animateur de radio John Hockenberry, qui ont récemment refait surface dans la sphère publique après des allégations d’inconduite sexuelle ou de harcèlement. Ces tentatives de retour sous les feux de la rampe ont été accueillis à la fois chaleureusement et avec fureur – le numéro humoristique inattendu de Louis CK à New York, le mois dernier, a été applaudi par des spectateurs dans la salle mais également dénoncé par d’autres -, soulignant à quel point le consensus est quasiment inexistant en ce qui concerne une possible rédemption des hommes visés par #MeToo.

M. Hockenberry a écrit un essai de 7000 mots intitulé Exile dans le Harper’s Magazine, ce mois-ci, s’en prenant à son statut de « pestiféré ». « Pendant près d’un an, j’ai vécu comme un paria, faisant face au silence, voire à l’hostilité en public », écrit-il. « J’ai vu de présumés amis disparaître. J’ai entendu des collègues, des avocats et des experts en relations publiques dire que je ne pouvais plus décrocher d’emploi. »

L’essai de M. Gomeshi, moitié moins loin que celui de M. Hockenberry, a été publié en ligne vendredi. Impossible de le rejoindre pour obtenir des commentaires, mercredi.

« Ironie »

Le magazine n’a pas précisé si M. Buruma, 66 ans, avait démissionné ou été congédié, et le principal intéressé n’a pas répondu à un appel, ni à un courriel du Times. Mais M. Buruma a confié à un magazine néerlandais qu’il avait senti l’obligation de démissionner en raison des critiques, ainsi qu’à cause d’une menace de boycott de la part de maisons d’édition affiliées à des universités, qui forment la base publicitaire du magazine.

« Je m’attendais à ce que les réactions soient fortes, mais j’espérais que cela lancerait la discussion sur l’avenir des gens qui se sont mal comportés, mais qui ont été acquittés en cour », a indiqué M. Buruma.

Selon lui, les attaques qui le visent sont « ironiques ».

« J’ai préparé un numéro thématique sur les hommes visés par #MeToo qui n’ont pas été condamné par les tribunaux, mais par les médias sociaux », a-t-il poursuivi. « Et je suis maintenant moi-même cloué au pilori. »

Mercredi, le magazine a ajouté une note au-dessus de la version numérique de l’essai de Jian Gomeshi, dans laquelle on peut lire « l’article suivant, qui a provoqué bien des critiques, aurait dû comprendre une reconnaissance de la nature et du nombre d’allégations qui ont été faites contre l’auteur ». La note établit ensuite une courte liste des allégations en question.

Les critiques contre l’article ont fusé avant même que celui-ci ne soit publié, alors que des informations sur sa parution prochaine ont fuité en ligne, d’abord auprès d’une journaliste du magazine Slate, Nicole Cliffe, puis dans d’autres médias.

Mme Cliffe a soutenu que le personnel du New York Review of Books était « stupéfait et horrifié » par le choix de ce texte.

Dans une entrevue accordée à Slate, justement, M. Buruma a défendu son choix, affirmant que si « cela n’avait pas fait l’affaire de tout le monde », une fois que la décision de publier avait été prise, les employés « s’étaient ralliés ».

Interrogé par M. Chotiner, le journaliste de Slate, à propos des accusations d’agression sexuelle contre M. Gomeshi, M. Buruma a déclaré « qu’il ne peut pas juger des vérités et des faussetés de chaque allégation. Comment pourrais-je le faire? ». Il a également noté que M. Gomeshi avait été acquitté et a ajouté qu’il n’y avait aucune preuve que celui-ci avait commis un crime, avant d’ajouter que « la véritable nature de son comportement – le niveau de consentement dans tout cela -, je l’ignore, et cela ne me concerne pas vraiment ».

Vives réactions

L’entrevue accordée à Slate a suscité la réprobation d’employés du New York Review of Books. Dans une série de tweets, Amia Srinivasan, qui contribue au magazine, a vivement critiqué M. Buruma pour avoir déclaré que le comportement de Jian Gomeshi ne le concernait pas, et pour son affirmation selon laquelle l’essai de l’ex-animateur avait eu l’appui de l’équipe.

Mais les réactions ne furent pas uniformes. Laura Kipnis, elle aussi contributrice pour le magazine, a indiqué que The Review avait un historique de publication de « textes difficiles et controversés » et que le magazine ne pliait pas face à l’opinion publique. Mme Kipnis a d’ailleurs déploré que l’affaire ait coûté son poste à M. Buruma.


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