Here and Now : le racisme au-delà du noir et blanc

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Beaucoup plus proche d’American Beauty et de Six Feet Under que de True Blood, Here and Now, la nouvelle série d’Alan Ball, met en scène la division raciale de l’Amérique de façon si nuancée qu’elle risque de provoquer la réflexion, peu importe la couleur de votre peau.

Avec leurs quatre enfants, dont trois adoptifs du Vietnam, de la Colombie et du Libéria, les Bayer-Boatwright ne forment pas une simple famille reconstituée, mais plutôt une « expérience utopique » de deux anciens hippies, soit Greg, un professeur de philosophie ayant connu son heure de gloire trois décennies plus tôt, et Audrey, une ex-thérapeute des plus contrôlante. Lorsque leur plus jeune fils, Ramon, devient la proie d’hallucinations tournant autour du chiffre 11 :11, ses parents, qui redoutent la schizophrénie, le forcent à consulter un professionnel, mais, conséquence de l’esprit poreux, c’est le patient qui contaminera le docteur, un Iranien du nom de Farid Shokrani, et tous deux deviendront obsédés par les mêmes visions apocalyptiques.

La pochette du boîtier

En utilisant une famille multiculturelle comme symbole de l’Amérique elle-même et de son fameux « melting pot », Here and Now aborde de front la question du racisme, et la force de la série d’Alan Ball est d’en faire un portrait beaucoup plus nuancé que ce à quoi on est habitués. Sans négliger la discrimination des Blancs envers les Noirs, les Latinos, les Asiatiques ou les Arabes, l’émission met en scène une Afro-Américaine qualifiant un autre membre de sa communauté de « traître à sa race », un musulman offusqué par la présence d’un Imam blanc à sa mosquée, ou des étudiants caucasiens qui souhaitent seulement célébrer leur héritage sans se faire traiter de nazis. On peut presque parler d’un racisme de « toutes les couleurs »…

On a parfois l’impression qu’Alan Ball a voulu inclure tous les sujets qui horripilent la droite américaine dans Here and Now : homosexualité, usage de drogues, maladie mentale, avortement, profilage racial, port du hijab, Black Lives Matter, et j’en passe. Malgré un propos chargé de sens, la série demeure très divertissante, grâce à ses répliques savoureuses et son intrigue contenant un soupçon de mystère. Les protagonistes sont aussi complexes qu’attachants, et Navid, le fils « sexuellement fluide » du docteur Shokrani qui souhaite s’habiller en femme et porter le voile pour respecter une religion ne voulant pas de lui, est l’un des personnages les plus intéressants qu’on ait vus au petit écran depuis longtemps.

Image tirée de la série

Avec des acteurs de la trempe de Tim Robbins (Greg Boatwright) et Holly Hunter (Audrey Bayer) comme tête d’affiche, le niveau de jeu dans Here and Now ne déçoit pas, au contraire. Les comédiens interprétant les enfants du couple sont excellents, que ce soit Raymond Lee (Duc), l’hypercompétitif motivateur, Jerrika Hinton (Ashley), la femme d’affaires à la tête de sa propre boutique de mode, Daniel Zovatto (Ramon), le développeur de jeux vidéo victime de visions prémonitoires, ou Sosie Bacon (Kristen), la seule fille biologique du couple dont le comportement est toujours décalé. Peter Macdissi constitue une véritable révélation, et sa performance dans le rôle du docteur Farid Shokrani n’est rien de moins que bouleversante.

La réalisation de Here and Now est aussi soignée que son récit. Pour illustrer le profilage racial, un épisode montre côte à côte l’arrestation, très différente, de deux sœurs, l’une noire, l’autre blanche. Comme dans la plupart des productions d’Alan Ball, le cul est omniprésent, avec des scènes de baise hétérosexuelles, homosexuelles, ou même gériatriques! Le motif 11 :11 est intégré de façon très inventive, que ce soit sur les panneaux d’une autoroute, sur les ailes d’un papillon, ou les égratignures qu’une femme se fait au visage. Les messages textes que reçoivent ou qu’envoient les personnages se superposent souvent à l’écran, ce qui donne une facture très moderne à l’ensemble.

Image tirée de la série

Here and Now est l’une de ces productions de HBO qui n’a droit qu’à une sortie en DVD. Peut-être a-t-on considéré que la série, dont la facture est parfois proche du téléroman, ne nécessitait pas un transfert en haute définition? Quoi qu’il en soit, le coffret contient les dix épisodes d’une heure sur quatre disques DVD, et s’assortit d’un code pour télécharger une copie numérique. Ceux qui souhaitent en apprendre davantage sur les dessous du projet devront fouiller l’Internet, puisqu’on ne retrouve aucune forme de matériel supplémentaire sur l’édition.

Alan Ball signe une œuvre provocante, magistrale, et socialement pertinente avec Here and Now, une série qui pourrait bien être la toute première à utiliser ouvertement l’Amérique de Donald Trump comme toile de fond à son intrigue.

8.5/10

Here and Now

Réalisation : Alan Ball, Uta Briesewitz, Jeremy Podeswa, Lisa Cholodenko, Janicza Bravo et Minkie Spiro

Scénario : Alan Ball, Mohamed el Masri, Nancy Oliver, J.R. Edwards, Wes Taylor, Tanya Barfield, Charles Yu

Avec : Tim Robbins, Holly Hunter, Daniel Zovatto, Jerrika Hinton, Raymond Lee, Sosie Bacon et Peter Macdissi

Durée : 600 minutes

Format : DVD (4 disques)

Langue : Anglais, français et espagnol


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À propos du journaliste

Patrick Robert

Cinéma, musique, jeux vidéo ou bandes-dessinées, Patrick partage sa passion pour la culture populaire depuis plusieurs années à travers les critiques, les entrevues, ou les textes d’actualité qu’il signe pour de nombreux médias, parmi lesquels le blogue de Ztélé, La Vitrine, Le Coin du DVD, et évidemment, Pieuvre.ca.

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