Journalistes russes assassinés en Afrique: le Kremlin sur la sellette

0

The New York Times

Les trois journalistes russes se sont aventurés en République centraficaine, un pays violent et en proie aux attaques de bandes rebelles, dans le cadre d’une enquête audacieuse sur l’utilisation de mercenaires, par le Kremlin, pour étendre son influence en Afrique, en Syrie et dans d’autres territoires. Trois jours plus tard, ils étaient morts, supposément abattus par des voleurs sur une route empruntée par bien d’autres voyageurs sans problème.

Les journalistes, Orkhan Dzhemal, Aleksandr Rastorguev et Kirill Radchenko, qui travaillaient pour un média russe indépendant, s’étaient rendus dans l’ancienne colonie française située au centre de l’Afrique, histoire d’enquêter sur le Wagner Group, une force paramilitaire privée fondée par un ancien agent de renseignement russe et liée à un associé du président russe Vladimir Poutine.

Leur meurtre, par des assaillants inconnus, place non seulement le rôle des mercenaires sous les feux des projecteurs, l’un des aspects les plus troubles des efforts russes visant à retrouver un statut de grande puissance. Cela souligne également la campagne russe pour retourner en Afrique, une zone d’affrontements violents entre l’Est et l’Ouest pendant la Guerre froide. Moscou s’est largement retirée du continent africain après l’effondrement de l’Union soviétique.

Sous la présidence de Vladimir Poutine, la Russie a investi beaucoup de temps et d’énergie pour regagner son influence, projetant sa puissance non seulement dans d’anciens territoires soviétiques comme l’Ukraine, mais également plus loin, comme en Syrie, et maintenant en Afrique, où, durant la Guerre froide, Moscou et l’Ouest ont soutenu des camps opposés dans des conflits allant de la Corne de l’Afrique au Mozambique, ou encore en Angola.

La présence diplomatique, et parfois militaire, de la Russie a également été constatée dans d’autres pays africains, y compris le Soudain, dont le leader Omar al-Bashir a récemment été ostracisé par l’Occident, mais a été accueilli à bras ouverts par le Kremlin. En novembre, le président soudanais a proposé à M. Poutine que Moscou construise une base militaire sur la côte soudanaise longeant la mer Rouge.

« La Russie s’empare de l’Afrique sans combattre », lisait-on récemment dans une analyse de la stratégie russe en Afrique effectuée par Ria Novosti, une agence de presse étatique sise à Moscou.

Assaillants et instructeurs russes

Les trois journalistes, dont les funérailles ont été tenues mardi à Moscou, sont morts lors de ce qui semble avoir été une attaque ciblée après avoir conduit, à la nuit tombée, près de Sibut, une ville située à environ 150 kilomètres au nord de Bangui, la capitale centrafricaine, et où, selon un récent rapport des Nations unies, des « instructeurs » militaires russes ont été déployés pour soutenir les forces de sécurité du pays, sous-équipées.

Une porte-parole des Affaires étrangères russes, Maria Zakharova, a indiqué que la Russie avait déployé 175 de ces instructeurs en République centrafricaine – cinq militaires 170 civils, dont les liens avec la Russie n’ont pas été précisés.

S’il est impossible de le prouver dans le chaos de la République centrafricaine, plusieurs experts occidentaux de l’Afrique ont indiqué en entrevue qu’ils croyaient que ces civils étaient affiliés au Wagner Group, une compagnie de sécurité privée liée à Ievgeni V. Prigozhine.

Celui-ci est l’homme d’affaires de Saint-Pétersbourg lié à Vladimir Poutine qui a été accusé, par le procureur spécial américain Robert Mueller, d’interférence dans l’élection présidentielle de 2016 via son « usine à trolls », l’Internet Research Agency.

Il n’est pas clair si le Wagner Group – qui ne possède pas de numéro de téléphone public, de bureau ou de site web – est véritablement une compagnie privée, ou, comme l’estiment plusieurs experts, simplement un paravent employé par les renseignements militaires pour des opérations que l’État russe veut garder secrètes, mais qui offrent des opportunités d’enrichissement pour des décideurs liés à l’État.

Attaque ciblée

Le média russe qui a sponsorisé le voyage des journalistes en Afrique, l’Investigation Control Center, qui est financé par le milliardaire russe en exil Mikhail Khodorkovski, a affirmé que le véhicule transportant les trois journalistes avait voyagé au nord de Sibut en compagnie d’une autre voiture, mais que seul celui abritant les journalistes avait été attaqué.

Ces journalistes, disent leur collègues à Moscou, prévoyaient se rendre à l’est après Sibut, en direction d’une zone aurifère près de Ndassima, où des Russes ont également été aperçus, mais ont plutôt opté pour continuer ver sle nord.

Le seul témoin de ce qui s’est passé sur la route – le conducteur africain des journalistes, qui a étrangement survécu à l’attaque – est tenu caché par les autorités, ajoutant une autre couche de mystère au meurtre des journalistes russes et des activités de leur pays dans le centre de l’Afrique.

« Plusieurs choses ne concordent pas », affirme Lewis Mudge, chercheur pour Human Rights Watch, qui dit avoir récemment conduit sur la même route où les Russes ont été tués.

Aux Affaires étrangères russes, où l’on répond habituellement avec fureur aux attaques contre les ressortissants russes à l’étranger, et où l’on s’engage à punir les coupables, on n’a exprimé que des regrets, mais on est surtout passé près de blâmer les victimes, soulignant que les journalistes n’avaient pas obtenu d’autorisation officielle, et visitaient la Centrafrique en tant que touristes, et non pas comme des journalistes.

Les médias d’État russes ont été prompts à critiquer M. Khodorkovski, et non pas les meurtriers des journalistes.

Aux États-Unis, le Trésor a imposé des sanctions contre le Wagner Group et ses mercenaires, l’an dernier, accusant la compagnie de recruter et de déployer des soldats pour combattre auprès de séparatistes prorusses dans les régions séparatistes de l’Ukraine. Des recrues de Wagner ont également été envoyées en Syrie, où des dizaines, voire des centaines d’entre elles sont mortes en février lors d’un échange de tirs avec les forces américaines.

Un étrange retour

L’histoire étrange du retour de la Russie en Afrique, après des années d’absence, a débuté en octobre dernier lorsque le ministre russe des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov, a rencontré à Sotchi le président de la Centrafrique, Faustin-Archange Touadéra, et a discuté, selon une déclaration officielle, du « potentiel considérable en vue d’un partenariat pour l’exploration des ressources minières », ainsi que dans d’autres domaines de « coopération pratique ».

M. Touadéra a depuis nommé un Russe, Valeri Zakharov, comme conseiller en sécurité nationale.

Tant de journalistes russes opposés au Kremlin sont morts, ces dernières années, que les meurtres en République centrafricaine ont de nouveau généré de fiévreuses spéculations, en Russie, à propos de l’identité des responsables. L’un des suspects serait le Wagner Group, qui faisait l’objet de l’enquête journalistique avortée. Mais cette accusation est contrée par une théorie alternative, diffusée par un média africain obscur, que la France, l’ancienne puissance coloniale, aurait organisé les assassinats pour indiquer à Moscou qu’il est dangereux de s’aventurer dans sa sphère d’influence.


En complément:

Poutine, la Russie et le destin d’un peuple

Partagez

À propos du journaliste

Pieuvre.ca