Espionnage: le présumé soutien financier de Maria Butina est lié au Kremlin

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The Guardian

Le milliardaire russe qui aurait fourni un appui financier à une femme accusée aux États-Unis d’être une espionne à la solde de Moscou a reçu de l’aide monétaire de banques proches du Kremlin et a des liens avec de proches associés du président russe Vladimir Poutine.

Constantin Nikolaev a travaillé avec deux banques et deux oligarques qui sont tous sous le coup de sanctions américaines. M. Nikolaev a également été nommé au sein d’un comité décisionnel de l’armée russe, alors que sa femme occupe un poste d’importance au sein d’une compagnie de fabrication d’armes soutenue par Moscou.

Maria Butina, une Russe de 29 ans accusée d’avoir cherché à infiltrer la National Rifle Association (NRA) et d’influencer les politiques américaines, a confié à des enquêteurs du Sénat américain que M. Nikolaev, un magnat des transports, l’avait soutenue financièrement, selon une source au fait de son témoignage.

Mme Butina a tenté de mettre sur pied des canaux officieux avec des politiciens américains, selon des procureurs, qui affirment qu’elle était sous les ordres d’un haut responsable russe et était en contact avec de possibles agents des renseignements russes. Elle a plaidé non coupable à l’accusation d’être une agente à la solde d’un pays étranger et est en attente de son procès.

The Guardian a rapporté la semaine dernière que la femme de M. Nikolaev, Svetlana Nikolaeva, a rencontré d’importants membres de la NRA à Moscou en compagnie de Mme Butina lors de la campagne présidentielle de 2016. Les liens entre Mme Butina et M. Nikolaev ont d’abord été rapportés par le Washington Post.

Des centaines de pages de données corporatives obtenues de la part des autorités russes et de Chypre, un paradis fiscal préféré par les Russes riches, ont permis de révéler davantage d’informations sur les activités commerciales de M. Nikolaev. Des questions transmises à une porte-parole du magnat n’ont pas reçu de réponses. M. Nikolaev et son épouse ne sont pas sous le coup des sanctions américaines, et n’ont pas été accusés d’avoir commis des actes illégaux.

Les documents révèlent que la compagnie financière de M. Nikolaev sur l’île de Chypre a reçu des prêts de 250 millions $ de la part de la VTB Bank, une banque appartement au gouvernement russe qui a longtemps été associée aux renseignements russes, le FSB, bien qu’elle nie ces liens. VTB a gelé des actifs corporatifs en échange du financement. Ce gel a fini par être annulé par la suite, ce qui indique que les prêts ont été remboursés, mais cela n’a pas été spécifié dans les documents.

« Alerte »

Selon Evelyn Farkas, vice-secrétaire adjointe à la Défense pour la Russie sous l’administration Obama, cette découverte devrait « envoyer un signal d’alerte » pour les Américains qui ont eu affaire à Mme Butina. « Cela veut dire que M. Nikolaev a été soutenu par le Kremlin », a-t-elle dit.

De son côté, VTB Bank a indiqué par voie de communiqué qu’il serait « absurde et déraisonnable » d’établir un lien entre son appui envers l’entreprise de M. Nikolaev et le soutien offert par celui-ci à la présumée espionne. « En tant que banque commerciale, VTB Bank se concentre sur le financement de compagnies et de projets, et nous offrons des prêts à plusieurs organisations crédibles dans le cadre de nos activités quotidiennes », lit-on dans une déclaration préparée à l’avance.

La compagnie chypriote a reçu les prêts en 2009 et 2011, selon les documents. Elle appartient elle-même à une autre entreprise sise sur l’île, qui appartient en retour à une compagnie des Bahamas, où la structure corporative peut être cachée aux yeux du public. Mais de précédentes déclarations de la part de l’entreprise de M. Nikolaev révèlent que ce dernier et deux associés de longue date en sont ultimement les copropriétaires.

VTB est considérée par des observateurs de la Russie comme étant employée par le Kremlin pour offrir du financement stratégique à certains projets. Karen Vartapetov, une analyste chez Standard & Poor’s, estime que « VTB joue un rôle très important en matière de politiques gouvernementales, y compris la mise en place de tâches moins rentables et importantes sur le plan social ». En 2009, la banque a affirmé que sa division d’investissement était « essentielle pour gérer les intérêts de l’État ».

Liens d’affaires

La compagnie chypriote de M. Nikolaev a également reçu un prêt de 150 millions de la part de Sberbank, une autre institution gouvernementale. Un porte-parole de la banque a déclaré par communiqué que « Sberbank n’est pas impliquée et n’a pas de lien avec les circonstances entourant Mme Butina ».

VTB et Sberbank sont sous le coup de sanctions américaines depuis 2014, en réponse à l’appui de M. Poutine envers les séparatistes ukrainiens et l’invasion de la Crimée. Robert Driscoll, l’avocat de Mme Butina, a affirmé par courriel que sa cliente n’était pas au fait des liens passés de M. Nikolaev avec les banques étatiques.

En plus du financement de l’État, les Nikolaev entretiennent depuis longtemps des liens d’affaires avec Arkady et Igor Rotenberg, deux oligarques qui sont eux aussi sous le coup de sanctions américaines. Arkady, 66 ans, est un ami d’enfance et un ancien partenaire de judo de Vladimir Poutine, et les deux seraient toujours proches. Des questions transmises à sa compagnie sont demeurées sans réponse.

Depuis juin 2014, Igor Rotenberg, le fils d’Arkady, et les Nikolaev sont propriétaires des deuxième et troisième plus importantes parts dans Scanez, une compagnie d’imagerie satellitaire sise à Moscou, révèlent des documents corporatifs. Svetlana Nikolaeva est décrite comme actionnaire, mais sous le numéro d’identification fiscale de son conjoint. Scanex a obtenu plusieurs importants contrats gouvernementaux russes, et vend également à des compagnies telles qu’Airbus, le fabricant d’avions français. Scanex n’a pas répondu à plusieurs demandes de commentaires.

Par ailleurs, depuis 2010, Arkady Rotenberg, M. Nikolaev et des partenaires de ce dernier détiennent également des parts majoritaires dans Mostotrest, la plus importante compagnie de construction d’infrastructures de la Russie, qui a reçu pour plusieurs milliards de dollars en contrats de la part du gouvernement de M. Poutine. Ces hommes ont acheté environ 40% de l’entreprise pour 200 millions, via une firme d’investissement établie à Chypre.

Après qu’Arkady Rotenberg eut été sanctionné par l’administration Obama en mars 2014, il a transféré ses parts dans Mostotrest à Igor. Mostotrest a par la suite été vendu à un fonds d’investissement contrôlé par Moscou et a lui-même été placé sur la liste des compagnies sanctionnées par Washington en septembre 2016, mais Arkady Rotenberg a racheté le tout en avril de cette année.

L’épouse de M. Nikolaev possède ses propres liens avec les Rotenbergs. Mme Svetlana siège au conseil d’administration de TPZ, un fabricant de munitions, où Igor Rotenberg est l’un des plus importants actionnaires. Mme Nikolaeva fut la présidente du conseil de TPZ jusqu’à l’an dernier, selon des documents fournis par l’entreprise.

« Intérêts commerciaux »

En avril de cette année, Igor Rotenberg a réduit ses parts dans TPZ à 20%, en baisse par rapport à 47%, après qu’il eut lui aussi été touché par des sanctions américaines, qui ont menacé de nuire à la capacité de TPZ à exporter des munitions. La moitié des actions vendues par M. Rotenberg l’ont été à une nouvelle compagnie dirigée par l’un des principaux dirigeants travaillant pour son père. Le distributeur américain des produits de TPZ a été inscrit comme exposant dans le cadre de la convention de la NRA à Dallas, en mai de cette année, suscitant des critiques.

TPZ a par ailleurs reçu un appui financier du gouvernement et de l’armée russes. Des agences étatiques étaient jusqu’à récemment propriétaires de parts de TPZ, et la compagnie est encore décrite en ligne comme faisant partie des propriétés du gouvernement russe. TPZ a obtenu un prêt de 8 millions d’une banque étatique, en octobre de l’an dernier, après avoir reçu des dizaines de millions de dollars de la part d’autres banques gouvernementales.

Pour Mme Farkas, l’ancienne responsable du Pentagone, l’impliquant de l’État est troublante. « Si vous demandiez au FBI et à la communauté américaine de la défense, ils auraient compris exactement ce avec qui vous faisiez affaire », a-t-elle soutenu.

Elena Lanevich, l’avocate principale de TPZ, a affirmé « qu’en tant qu’organisation commerciale, lorsque nous obtenons des prêts et sélectionnons des banques, TPZ n’est guidée que par ses intérêts commerciaux ».


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