Un survivant de la fusillade de Parkland victime de cyberharcèlement

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« Ça ne sera pas facile mais nous devons persévérer si nous voulons sauver des vies. » En écrivant cette phrase sur son compte Twitter, mardi 20 février, David Hogg ne croyait pas si bien dire, car, depuis ce jour-là, l’élève américain qui a survécu à la fusillade de l’école secondaire de Parkland, en Floride est victime de harcèlement en ligne, et fait l’objet de théories conspirationnistes, l’accusant de ne pas être celui qu’il prétend.

Tout a commencé le 14 février, écrit Le Monde, jour de la tuerie. David Hogg, 17 ans, se trouve au lycée Marjory Stoneman Douglas quand Nikolas Cruz commence à tirer sur des élèves. Il se cache alors, avec plusieurs camarades de classe, dans une pièce. Passionné de journalisme et reporter pour un journal étudiant, il prend son téléphone, et se met à filmer les autres élèves. Il les fait notamment réagir à chaud sur le contrôle des armes à feu.

La tuerie s’achève sur un bilan de 17 morts. David Hogg, lui, survit. Le soir même, raconte Vox, des médias l’attendent devant chez lui. Il profite de leur présence pour dénoncer les tueries de masse, et appeler à davantage de contrôle des armes à feu aux États-Unis. Une idée qu’il reformulera ensuite dans une autre interview donnée à CNN, le lendemain.

Ce sont ces prises de position qui ont valu à David Hogg d’être harcelé. Quelques jours plus tard, il est devenu la cible de théories conspirationnistes.

Un acteur payé par CNN

La première d’entre elles consiste à dire que son père est un ancien agent du FBI (ce que l’adolescent a confirmé dans une interview à CNN), et qu’il aurait coaché son fils pour qu’il dise du mal de Donald Trump.

La deuxième repose sur l’idée qu’il ne serait pas véritablement lycéen, mais un acteur rémunéré, soit par des personnalités comme George Soros (un milliardaire américain), soit directement par la chaîne télévisée CNN. Les internautes s’appuient pour tenter de prouver cette théorie du complot sur des éléments divers, comme le fait que David Hogg a déjà participé à une émission de la chaîne à propos d’une banale altercation entre un sauveteur et un bodysurfeur sur une plage. Une photographie du garçon avec un tee-shirt portant le logo de CNN a aussi été diffusée.

Un témoignage diffusé par une certaine Linda sur Facebook va dans le sens de cette théorie. Son auteur, dont on ignore s’il s’agit de Linda, assure que « David Hogg n’était pas à l’école de Parkland: j’étais à l’école avec lui à Redondo Shores, en Californie, et nous avons eu notre diplôme en 2015. Il a toujours voulu travailler pour CNN et devenir acteur ».

Sous la citation, une photographie de David Hogg dans un trombinoscope, typique de ceux réalisés aux Etats-Unis dans les écoles.

La publication en question a été moquée sur Twitter par plusieurs personnes, parmi lesquelles Daniel, un garçon de 18 ans disant étudier à l’école Marjory Stoneman Douglas. Il explique que David Hogg ne vit plus en Californie depuis quelques années. Et que de toute façon, « il n’a jamais vraiment été un bon acteur ».

Des théories portées par des bots russes

Ces théories ont été très relayées par des utilisateurs de Twitter, mais aussi par des « bots » russes, des programmes automatisés. C’est ce qu’ont remarqué des chercheurs d’Hamilton 68 (un organisme indépendant qui traque les campagnes de désinformation liées à la Russie), qui analysent en continu les actions d’environ 600 comptes de bots identifiés comme prorusses. Ces bots ont, selon eux, publié ces derniers jours de très nombreux tweets contenant le nom « Hogg ». « David » et « survivor » (survivant en français) ont également été très utilisés. Il n’est pas précisé à quels propos étaient associés ces termes.

Twitter a publié, en réaction, plusieurs messages pour expliquer que ses équipes travaillaient « activement » sur la question.

D’autres plates-formes ont également été montrées du doigt, comme YouTube. Une vidéo conspirationniste sur David Hogg, publiée le 20 février, s’est en effet retrouvée en première place dans sa liste des contenus « tendances », a remarqué le site spécialisé Motherboard. La vidéo, vue plus de 200 000 fois, a été supprimée par YouTube, qui a expliqué dans un communiqué qu’elle n’aurait « jamais dû apparaître dans les tendances ». « Parce que la vidéo contenait des extraits d’une source média sûre, notre système [un algorithme] l’a mal identifiée », a justifié un porte-parole.

D’autres vidéos conspirationnistes sur David Hogg ont continué à circuler sur YouTube après cet événement, supprimées au fur et à mesure pour la plupart. Ce n’est pas la première fois que YouTube est épinglé pour ce type de problème : après la fusillade de Las Vegas le 1er octobre, la plate-forme avait été accusée de mettre en avant des vidéos conspirationnistes.

Facebook et Google également sous le feu des critiques

Facebook n’a pas non plus réussi à filtrer toutes les fausses informations concernant le jeune homme. Pire, l’entreprise les a promues, comme l’a remarqué le site Business Insider, dans ses trending news, une section qui met en valeur les actualités les plus populaires du moment.

Google a aussi été critiqué : dans ses suggestions de recherche, le moteur de recherche proposait comme premiers mots-clés associés au nom de David Hogg « acteur » et « Californie ».

Parce qu’elles ont circulé sur les réseaux sociaux et qu’elles ont été reprises par plusieurs médias d’extrême droite, les fausses preuves sont finalement remontées jusqu’aux hautes sphères du pouvoir. Donald Trump Jr., le fils aîné de Donald Trump, a ainsi « aimé », sur Twitter, un contenu les reprenant. Un comportement jugé « dégoûtant » par David Hogg.

Selon le Washington Post, la famille de l’aspirant journaliste aurait reçu plusieurs menaces de mort sur Internet ces derniers jours. « Je suis tellement en état de stress, a confié la mère de l’étudiant. Je suis en colère et épuisée. En colère, épuisée, et extrêmement fière. »

David Hogg, lui, semble plus déterminé que jamais à poursuivre son combat pour un encadrement accru de la possession d’armes à feux aux Etats-Unis. Sur son compte Twitter, il ne cesse de publier des messages allant en ce sens, avec à chaque fois le même mot-clé: #neveragain (« plus jamais »).


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Pieuvre.ca