Requiem en programme double: pari réussi

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C’est une oeuvre dichotomique pour le moins audacieuse qu’aura offert le Eifman Ballet de Saint-Pétersbourg, mercredi soir à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place-des-Arts, devant un auditoire conquis d’avance.

Il faut dire que le succès retentissant d’Anna Karenina, ballet lui aussi imaginé par le fougueux chorégraphe Boris Eifman en 2015, avait ravi le public montréalais.

Au programme cette fois-ci: Requiem, un faste visuel en deux temps « qui nous ramène à l’essentiel, là où la danse, la musique et la littérature se confondent », pour citer Les Grands Ballets canadiens de Montréal, hôte de la soirée.

D’abord, un premier acte au fil des mots de la poétesse russe Anna Akhmatova sur fond de Choskatovitch et Rachmaninov; vint ensuite la portion dédiée au célébrissime chef d’œuvre inachevé de Mozart. Un doublé ambitieux, donc, habilement exécuté sous la férule de l’insaisissable Boris Eifman.

Dès les premières minutes l’acte un, l’infaillibilité de la troupe russe est apparente. L’ambiance lugubre devant évoquer un goulag anonyme de l’ère stalinienne est intensifiée par un ensemble de cordes sinistres et des enchaînements saccadés, à la fois précis et vifs, à des années-lumière de la grâce intrinsèque au ballet classique. L’histoire se déroulant sur scène n’est pas un conte de fées, et Boris Eifman n’a enfilé aucun gant blanc pour illustrer le tragique récit d’Anna Akhmatova.

Le chorégraphe s’approprie l’espace en entier, ayant parfois recours à plus de 30 danseurs simultanément, pour des tableaux d’une ampleur ahurissante s’élevant vers les cieux.

La complexité des portés, la synchronicité des mouvements d’ensemble et l’amalgame presque architectural des danseurs font de ce premier Requiem est une œuvre néoclassique – quelques grands jetés et arabesques ont bel et bien fait leur apparition – mais pourtant pleine de ferveur en dépit de ses 31 brèves minutes.

Puis, c’est au tour du deuxième acte.

Rappelons, pour la petite histoire, que Mozart s’est éteint avant d’avoir pu terminer son ultime chef-d’œuvre, néanmoins devenu l’une de ses messes emblématiques. C’est sa veuve, Constance qui, pour honorer la commande de l’excentrique Comte Franz de Walseg, confia l’écriture des séquences manquantes à Joseph Eybler, puis à Franz Xaver Süßmayr. Le Requiem n’est donc de la main de Mozart que des deux tiers ; encore aujourd’hui, il est difficile de distinguer ce qui peut réellement lui être attribué, énigme qui contribue sans doute au mystique dont il est couvert.

C’est donc au rythme d’une chorégraphie enlevante, qui reflète habilement les disparités de la messe en ré mineur, que se déroulent les 50 dernières minutes du spectacle, « dont émane le souffle de l’éternité, célébrant le triomphe de l’esprit humain en une magistrale méditation sur la vie et la mort ».

Or, c’est surtout la créativité des poses, ici, qui est remarquable. Les corps s’enlacent, s’entrecoupent et s’élèvent en harmonie, tout particulièrement lors du premier duo brillamment exécuté par Oleg Gabyshev et Lyubov Andreyeva sur fond de lune topaze. Ces derniers donnent vie à une douzaine de figures complexes, défiant toute notion d’équilibre, sublimés par le jeu d’éclairage en contre-jour lui aussi imaginé par Boris Eifman.

Des enchainements spectaculaires mettant à profit tous les danseurs, une véritable prouesse organisationnelle marquait d’ailleurs les envolées du cœur lors de Dies irae et de Lacrimosa dies illa, deux des séquences les plus notoires de ce Requiem funeste. Ici aussi, des figures audacieuses tout en hauteur et en mouvance, habitant entièrement la scène Wilfrid-Pelletier.

Si une seule critique devait être formulée au sujet du second acte, ce serait la trop grande subtilité de certains tableaux, dont la signification échappait parfois à la compréhension; il fallait faire preuve de beaucoup d’imagination pour saisir la nature des scènes, confusion toutefois largement compensée par le génie renversant du Eifman Ballet de Saint-Pétersbourg.

Reconnu pour ses chorégraphies narratives flamboyantes, Boris Eifman a bousculé avec brio les carcans du ballet classique pour y incorporer de la danse contemporaine interprétative, démontrant à nouveau qu’il ne fait rien comme les autres.

Alliant structure et fluidité, rigidité et grâce, comme seule cette discipline sait véritablement le faire, il ne fait aucun doute que Requiem est l’un des plus beaux ballets que la scène montréalaise aura eu le privilège d’accueillir cette année.

Requiem sera présenté jusqu’au 25 février 2018 à la Place-des-Arts de Montréal.


Voyage à blanc

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