La mobilisation des villageois indiens contre l’urbanisation

1

Alors que vous passez des vieux quartiers entassés vers le centre-ville d’Ahmedabad, en Inde, les rues s’élargissent, les bâtiments gagnent en hauteur et les BMW se multiplient sur la route. Les plus âgés se rappellent avoir vu ces quartiers modernes et riches envahir et engouffrer la campagne – les champs lourds d’épis de blé et de maïs qui ont aujourd’hui disparu.

Ceux qui vivent dans des villages aux abords de la ville, aujourd’hui, craignent que la même chose ne se produise.

« Laissez-nous tranquilles », lance Lalji Bhai Thakor de Bhavanpur, un village situé à environ 15 kilomètres à l’est d’Ahmedabad. « Nous sommes heureux avec notre agriculture et nous ne voulons pas une grande ville à la place de nos maisons. »

Comme l’écrit The Guardian, ils pourraient bien ne pas avoir le choix. L’histoire de l’Inde moderne est claire: industrialisez, ou disparaissez. Le gouvernement soutient que l’agriculture n’en a pas fait suffisamment pour générer des emplois, et a fait la promotion de l’industrie comme une alternative plus lucrative.

Cela veut dire des villes. Depuis 2012, lorsque l’actuel premier ministre Narendra Modi était premier ministre de l’État du Gujarat – où Ahmedabad est la ville la plus importante -, le gouvernement de l’État a tenté de développer davantage les zones sous le contrôle de 12 villes pour engloutir quelque 800 villages.

Les villages situés près de Morbi-Wankaner, Surat et Himmatnagar ont protesté contre leur inclusion au sein des autorités de développement urbain. En septembre 2015, après des manifestations, 42 villages ont réussi à se faire retirer de l’autorité en charge du développement urbain de Junagadh, mais dans d’autres parties de l’État du Gujarat, y compris Ahmedabad, les villageois continuent de protester, en vain.

Le gouvernement propose de développer 40% des terres des villages, de paver des routes et de construire des hôpitaux, des écoles et des immeubles à logements. En retour, il affirme vouloir faire en sorte que les 60% gagnent en valeur. « Et cela est supposé compenser pour les 40% que nous abandonnons au départ », mentionne M. Thakor.

Comme plusieurs agriculteurs des 68 villages entourant Ahmedabad, il n’est pas enthousiaste à l’idée de céder près de la moitié de ses terres en échange de la promesse d’un avenir meilleur. « De toute façon, nous ne pensons pas qu’il s’agisse d’un meilleur avenir. »

Environ 100 000 fermiers de différents endroits de l’État se sont rencontrés pour trouver des stratégies visant à s’opposer à l’expansion des villes. Certains ont même intenté des poursuites devant la Haute Cour de l’État.

« Nous pensons qu’il s’agit d’une vaste fraude territoriale », estime Jassu Ba, 70 ans. « Pourquoi ont-ils besoin de tant de terres pour paver des routes? Une fraction de cela devrait suffire. »

Plusieurs villageois font pousser des noix, du coton, du blé, du riz et du cumin; perdre près de la moitié de leurs terres signifierait la parcellisation de grands espaces, ce qui représenterait un risque pour leur industrie agricole. « Exploiter de petites parcelles est un désastre », croit Dara Singh, chef du conseil du village de Nasmed. « Les cultures ne pousseront pas aussi bien sur de petites parcelles, et nous ne pouvons nous sustenter de cette manière. »

Ils craignent également que l’urbanisation à grande échelle les privera encore davantage de leur eau. La majorité du nord et du centre du Gujarat est irriguée par la rivière Narmada, mais le mois dernier, le gouvernement a annoncé que les agriculteurs n’auraient de l’eau que jusqu’en mars, en raison de pluies insuffisantes. Cela a forcé des cultivateurs à largement utiliser les eaux souterraines. « S’ils coulent du béton partout, il n’y aura aucune eau souterraine », avance M. Singh.

En n0vembre, l’actuel premier ministre de l’État, Vijay Rupani, a tweeté que l’État affichait le plus bas taux de chômage du pays – 0,9%, comparativement à la moyenne nationale de 5%. L’implication était évidente: les succès du Gujarat sont attribuables à son état industrialisé et urbanisé.

Mais ces données sont contestées, et les jeunes remettent particulièrement en question la qualité de ces emplois. « Nous n’avons pas de compétences pour travailler dans un environnement urbain », avance M. Thakor. « Si nous finissons par être des travailleurs engagés à la journée dans des villes, cela sera terrible pour notre dignité. »

Importante urbanisation

Des données du recensement de 2011 portent à croire qu’il existe une importante concentration des habitants dans les villes du Gujarat, alors que 42% des habitants résident dans des villes, comparativement à la moyenne nationale de 31%.

Plusieurs villes se développent ainsi de façon rapide et désordonnée; la disponibilité des logements et l’approvisionnement en eau se montrent particulièrement problématiques.

Un haut responsable au ministère du développement urbain a affirmé que les gens se rendaient en ville parce qu’ils désirent « une vie confortable ». Les villes ont « de meilleures écoles, de meilleurs hôpitaux, des routes, de la connectivité – et donc, les gens préfèrent aller en ville », dit-il. « Nous offrons simplement de construire des villes là où ils vivent. »

Fadaises, répond Dara Singh, du village de Nasmed. Ses terres ont été incorporées dans l’autorité de développement urbain d’Ahmedabad en 2009: « Si l’on droit croire ce responsable, nous aurions dû avoir nos routes et nos grandes maisons depuis le temps. Regardez autour de vous: que voyez-vous au-delà des égoûts à ciel ouvert et des routes en terre battue? »

Galvanisés par les succès dans d’autres secteurs de l’État, M. Singh et d’autres habitants de Nasmed ont redoublé d’ardeur dans leur lutte pour être retirés de l’autorité de développement.

Les élections étatiques, tenues en décembre dernier, ont également été interprétées comme le fait que les habitants du Gujarat se détournent de l’urbanisation. Le parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP), a remporté une courte victoire, avec à peine une minuscule fraction du vote rural. Selon des analystes, si un scrutin était organisé uniquement dans les régions rurales, le BJP aurait subi une cuisante défaite.

Le gouvernement ne permet pas à ses citoyens de vivre de meilleures vies dans les villages, et les force plutôt à se rendre dans les villes, où la qualité de vie est moindre, argue Sagar Rabari, le secrétaire du Khedut Samaj, une organisation d’agriculteur d’Ahmedabad. « À ce moment-ci, nous ne nous intéressons pas aux questions plus vastes que sont les changements climatiques et la sécurité alimentaire », dit-il. « Nous questionnons seulement la sagesse de l’idée de rassembler des gens dans des villes comme s’ils étaient du bétail. »

« Ou pire, d’amener des villes dysfonctionnelles là où ils vivent. »


En complément:

Éducation: l’Université Laval veut favoriser les bonnes pratiques architecturales

Partagez

À propos du journaliste

Pieuvre.ca