La loi de Jante nordique versus le «self-made man» américain

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Issu d’un roman publié en 1933 de l’écrivain dano-norvégien Aksel Sandemose, le code de conduite Janteloven ou Jantelagen transcende les mœurs des Suédois d’une égalité irréductible. Alors qu’aux États-Unis, la fabulation tourne plutôt autour de l’individu qui ne doit sa richesse et sa gloire qu’à lui-même.

Qu’on se réfère aux vidéos projetées aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) en 2016 de l’artiste basée à Chicago, Deborah Stratman ou au film The Square récipiendaire de la Palme d’or 2017 au Festival de Cannes du cinéaste suédois Ruben Östlund, ces films exposent le contraste américano-nordique. Comparer les mœurs nordiques à celles des États-Unis permet d’une part de mettre la puissance mondiale en perspective, et d’autre part de tenir compte d’une alternative de société de son système politique à sa culture au sens large.

Média web rapportant l’actualité européenne en langue anglaise, la version suédoise de The Local a publié le choc culturel d’un blogueur originaire de la ville de Philadelphie aux États-Unis qui s’est établi avec sa famille dans la ville suédoise de Malmö, Steven Karwoski.

Le nouvel arrivant a compris le sens de la loi de Jante pendant un barbecue sur le toit de son bloc-appartements assis aux côtés de six voisins suédois, dont une artiste d’improvisation. Le groupuscule s’est mis à discuter et l’Américain a eu envie de leur raconter une histoire palpitante de son cru. Prenant son temps, mettant les accents aux bons endroits et l’adaptant afin d’obtenir l’attention de tous. Tout allait bien, jusqu’à ce que l’artiste l’interrompe mettant un terme à son histoire.

Elle a mis sa main sur son épaule en lui disant: «Steven, tu as déjà parlé pendant un bon moment. C’est maintenant le temps de laisser le tour à quelqu’un d’autre.» Puis, elle a joint ses mains comme pour prier le Génie de Jantelagen sorti de sa lampe magique lançant : «OK, improvisons! Imaginons que nous sommes dans un talk-show et que je suis l’animatrice, là je vais tendre le métro à quelqu’un d’autre». Elle a pris un microphone imaginaire et l’a tendu à un autre voisin.

La mentalité conforme à la loi de Jante considère que tout le monde est égal même si nous ne le sommes pas, soutient Steven Karwoski. C’est mieux d’être six personnes avec un temps de parole égal, même s’ils n’ont rien à dire, que l’un d’entre eux accapare la tribune pour captiver son auditoire, poursuit-il. L’esprit de compétition n’y est pas.

Alternative facts

Au-delà de la comparaison, le journaliste catalan Èric Lluent a tenté de rendre à César ce qui appartient à César par son interprétation du discours d’un activiste et professeur de droit à l’Université Harvard énoncé à la Nordic House de Reykjavik en vue des élections islandaises. Ce décalage culturel s’élargit au point d’occuper l’espace d’un grand canyon dépendamment de l’ouverture d’esprit du président qui siège à Washington.

«Vous regardez ce qui s’est passé en Allemagne, vous regardez ce qui s’est passé la nuit dernière en Suède. La Suède. Qui l’aurait cru? La Suède. Ils ont accepté beaucoup d’immigrants. Ils ont des problèmes comme on n’aurait jamais cru que ce serait possible», a affirmé le président Donald Trump se référant à un documentaire de la chaîne Fox au sujet de problèmes liés à l’immigration en Suède.

Selon le documentaire, il y aurait eu une montée de violence armée. En fait, le taux d’homicide en Suède est d’un pour 100 000 habitants, tandis qu’aux États-Unis, il est cinq fois plus élevé, corrige le cofondateur de The Local, Paul Rapacioli dans le New York Review of Books du 8 février. De plus, le documentaire est diffusé presque au même moment où le chef du Parti démocrate suédois critique son gouvernement dans le Wall Street Journal du 22 février 2016. « Les émeutes et les contestations sont devenues quotidiennes. Les policiers, les pompiers et les ambulanciers sont régulièrement attaqués », a écrit Jimmie Akesson.

Socialisme gênant

La loi de Jante restreint l’exposition du succès ou l’individualisme excessif. Un précepte social rappelant que l’on n’est pas mieux que son voisin, tout en constituant la pierre angulaire de la social-démocratie. Ce principe égalitaire ne se limite pas à la société suédoise. En 2016, le magazine Forbes a déclaré que la Suède occupera la première place dans le monde des affaires en 2017, ainsi que celle du pays le plus généreux pour fournir un support au développement outremer, selon le pourcentage du PIB. Un modèle de démocratie gênant pour la puissance mondiale néolibérale.

Au risque d’ébouriffer la crinière blondasse du président actuel, Paul Rapacioli rappelle que ce phénomène n’est pas exclusif à Donald Trump. En 1960, le président américain Dwight D. Eisenhower a énoncé un discours à l’électorat républicain en utilisant la Suède comme exemple d’échec du socialisme. «Ce pays détient un nombre record d’opérations socialistes… et ce record démontre que le taux de suicide est monté en flèche d’une manière presque incroyable. Aujourd’hui, leur taux est le double du nôtre. L’alcoolisme a augmenté. Le manque d’ambition est perceptible de toutes les façons», a-t-il affirmé.

En vérité, le taux de suicide a chuté depuis l’introduction de politiques socialistes. Deux ans plus tard, lors d’un voyage en Suède, le président Eisenhower s’est excusé pour son affirmation.

«C’est ça les Canadiens français, une belle gang de sans dessin! Au lieu de s’entraider, ils se mangent entre eux autres. Aussitôt, qu’il y en a un qui réussit…paf! Tout le monde essaye de le caler», affirmait le héros du film Elvis Gratton (1981, 1983, 1985) de Pierre Falardeau.


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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.