Call Me By Your Name: l’étrange douleur de ton coeur

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Il pourrait sembler facile, voire exagéré, de crier au génie et au chef-d’œuvre pour une œuvre qu’on attendait déjà de pied ferme, et à propos duquel la rumeur aurait difficilement être plus favorable.

Et pourtant, Call Me By Your Name va au-delà des attentes des cinéphiles. Film sublime, accompli, dévastateur, intemporel… Il s’agit aisément de l’oeuvre la plus inoubliable de l’année, si ce n’est de la vie de ce journaliste.

On le sait, Luca Guadagnino a prouvé en peu de temps son aisance indéniable à filmer la sensualité, la romance, la passion et, bien sûr, le désir. Avec sa caméra virevoltante et son approche directe pour affronter ce que beaucoup ne font que survoler, il s’est imposé comme un cinéaste capable de tout réchauffer sur son passage.

Par contre, après avoir fait un usage extraordinaire de la grande Tilda Swinton dans des rôles qui l’ont propulsé au firmament de son immense talent, il s’est défait de ses tics les plus singuliers et des éléments qu’on croyait être sa « marque de commerce », ce qui influe sur l’intérêt que l’on peut porter à ses films.

Sans laisser de côté la luminosité de l’Italie ou de la poursuite des fantasmes, il s’est cette fois attaqué au désir homosexuel, et disons que le septième art n’a toujours pas compris la claque qu’elle vient de recevoir.

En conservant sa facilité à jumeler les différentes formes d’art (musique, littérature, sculpture, etc.) et à rendre le meilleur des possibilités du cinéma, Guadagnino ne s’éloigne jamais trop du roman de André Aciman, dont le tout est tiré, ou même encore de l’adaptation cinématographique qu’a écrite James Ivory (qui devait au départ agir comme réalisateur).

Savoir où l’on s’en va

Prônant la justesse en tout instant, le long-métrage ne prêche certainement pas par surprise; tout y est prévisible. En fait, ce parcours qu’on devine toujours quelques scènes à l’avance est essentiel pour en faire grandir l’appréciation, puisque la plus grande force du film est sa réalisation des pensées et, intrinsèquement, des désirs.

Parce que tout y est si judicieusement accompli, parce que le film vise la perfection de façon presque maladive, on craque des premières aux dernières secondes, on passe par toute une gamme d’émotions; l’oeuvre nous transpose corps et âme dans le vécu des protagonistes et ne perd aucune de ses 132 minutes pour s’immiscer à jamais en nous.

Pourtant, à la manière d’un Woody Allen ou de tous coups de foudre, on n’y raconte que l’histoire d’un seul été, déclinant les minutes, les heures, les jours et les semaines en une succession de moments à essayer de passer le temps, à profiter de la présence des uns et du silence des autres, ainsi que des nombreux plaisirs de la chair, des bonnes bouffes, de l’eau et du soleil, chaleur invitante et posée de l’Italie oblige.

Il y a le jeune Elio, à l’assurance féroce, en pleine quête intérieure de sa propre personne, qui voit tout son univers s’écrouler lorsque l’Américain Oliver, plus vieux, plus sûr, plus impressionnant que tout ce qu’il a connu sur son passage, vient passer tout l’été à la villa de sa famille pour aider les recherches de son père.

Dès lors, difficile de ne pas repenser à tout l’historique des films du même genre, allant des Roseaux sauvages, ou Quand on a 17 ans de André Téchiné, au Moonlight de Barry Jenkins, ou encore au Beach Rats récent de Eliza Hittman, une flopée d’œuvres essentielles que Call Me By Your Name transcende aisément.

Des personnages humains

Ce qui aide le long-métrage ici présent à tout chambouler, c’est son honnêteté, oui, mais également son intérêt profond et sincère envers ses personnages, envers ce que chacun vit dans toutes les nuances possibles. Et ce au détriment de l’histoire, des revirements, des situations ou mêmes des événements.

On y ose une approche frontale, spontanée, impulsive même, permettant au tout d’être diablement rassembleur, oui, mais également profondément humain, en favorisant le ressentir au lieu du cours des choses.

En admettant que l’intensité de l’instant présent l’emporte souvent sur la longévité que prend le temps pour laisser passer les choses (puisque oui, le temps fait tout passer à petite ou grande échelle, peu importe ce qu’on puisse en penser), Call Me By Your Name démontre tout haut ce que beaucoup espèrent tout bas: l’amour est indélébile.

Ainsi, en reprenant les écrits d’abord littéraires, puis scénaristiques de l’oeuvre, en transformant ces simples mots en des paroles d’une justesse inouïe livrés par la candeur de son extraordinaire distribution, le film s’assure de marquer les esprits.

C’est qu’à l’inverse de l’urgence qui se faisait ressentir dans Io sono l’amore – alors que son suspense grimpait en une finale décisive – et du poids du passé dans l’explosif remake de La piscine réinventé en A Bigger Splash, Gadagnino prend ici le temps.

Sublimer le réel

Tout est calculé à la perfection. Les actions, les déplacements, les regards, les silences, les interactions, rien n’est laissé au fruit du hasard, et c’est tant mieux. La perfection qui habite chaque recoin du long-métrage a de quoi enrichir chacun des visionnements à venir qui mèneront inévitablement à la finale la plus dévastatrice depuis belle lurette.

Ce que parviennent à incarner au grand écran Timothée Chalamet et Armie Hammer est en effet indescriptible. La chimie qui les unit a ce je-ne-sais-quoi qui enflamme, et auquel on croit sans la moindre hésitation.

Mieux encore, Michael Stuhlbarg, qui rappelle une version allégée de Fiennes dans le film précédent du cinéaste, est toujours aussi excellent.

Il arbore une légèreté qu’on ne lui offre que trop rarement, alors que les autres, allant de la chaleureuse Amira Casa à Esther Garrel, jeune sœur de l’autre du même nom, ne font qu’ajouter aux nuances et aux déchirements intérieurs que vivent nos protagonistes.

Le tout est judicieusement encadré par la lumineuse direction photo, mais aussi l’éclectique sélection musicale, qui passe de John Adams à Sakamoto, en titillant même The Psychedelic Furs, sans oublier la participation essentielle de Sufjan Stevens, qui a composé plusieurs chansons pour l’occasion, dont l’inoubliable et sublime Visions of Gideon.

Call Me By Your Name vient donc aspirer à l’immensité, en pesant le poids des mots et des gestes, pour nous rattraper par les limites du temps et des possibles.

En évoquant toute la force, la rage, l’indomptable désir et la douleur du premier véritable amour, cette œuvre grandiose n’est rien de moins qu’essentielle, capturant bien plus qu’une histoire ou le lien unique entre deux êtres humains, mais bien le sentiment amoureux en soi, celui que tous ont vécu ou du moins convoité ne serait-ce qu’un instant. Il s’agit ici de bien plus qu’un film; Guadagnino aura finalement transposé la passion sur pellicule.

10/10

Call Me By Your Name prend l’affiche en salles ce vendredi 22 décembre.


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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...