La séduction de Michel Dallaire entre au Musée de la civilisation

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L’exposition Dallaire. De l’idée a l’objet, présentée jusqu’au 26 août 2018 au Musée de la civilisation de Québec, est un aperçu de l’entièreté des archives et de plus de 150 objets que ce grand designer industriel québécois a offert à la collection nationale. En toute simplicité, Michel Dallaire a présenté l’histoire des objets sélectionnés lors d’une visite de presse.

Tous attentifs autour de l’Abénakis, ce caquelon à fondue mis sur le marché en 1990, Michel Dallaire nous raconte que son client Génin-Trudeau lui avait commandé de sécuriser ce contenant rempli d’huile bouillante. Il a eu l’idée de remplacer le long manche vissé par des poignées soudées à prendre à deux mains avec des mitaines de four, ainsi que de réduire le risque de débordement en dessinant le pourtour de la marmite rabattu vers l’intérieur. En plus de créer l’image de la stabilité, la forme conique de l’objet lui donne tout son panache. Ce n’est qu’après y avoir déposé les baguettes que le designer y a vu un tipi. Michel Dallaire nous confie qu’il aurait voulu en emprunter un pour se faire une fondue au fromage avec des étudiants, mais le musée de la civilisation a refusé.

Ce designer dédié à trouver des solutions aux problèmes de l’industrie se résigne aujourd’hui au passage de l’utilité a l’exposition de ses objets. Ayant pour philosophie «moins c’est mieux», Michel Dallaire n’est pas un styliste! Pour lui, l’objet doit être fonctionnel avant tout, et séduisant pour l’utilisateur. Ainsi, la beauté est toujours présente, mais pas au détriment du compromis mécanique ou technique, relate le directeur général du Musée de la civilisation, Stéphan La Roche dans Michel Dallaire, de l’idée a l’objet aux éditions du passage publié pour l’occasion. Ce grand livre illustré retrace le parcours de ce designer industriel qui a fait sa marque dans le Québec ambiant et ailleurs dans le monde, notamment par le BIXI à la forme d’un boomerang évoquant le principe du vélo-partage.

À l’intérieur d’une grande salle du Musée de la civilisation, l’exposition s’ouvre sur la table à dessin du designer au-dessus de laquelle ses instruments de géométrie sont suspendus. Michel Dallaire précise qu’ils n’utilisaient qu’une gomme à effacer électrique avant que l’application du design passe à l’informatique. Soulignant la matérialité de l’activité du design de cette période, la seconde moitié du 20e siècle, cette installation nous permet d’imaginer l’exécution de ce travail qui laisse émerger la beauté de la synthèse harmonieuse des contraintes inhérentes au projet. À l’Institut des arts appliqués de Montréal, le jeune Michel Dallaire a retenu d’un cours d’histoire de l’art que la liberté créatrice des grands peintres du 18e siècle n’était qu’apparente. Qu’un faisceau de ligne de fuite et autres pentagones dirigeait l’organisation de leurs tableaux.

La vue des objets de design éveille en nous une certaine nostalgie, pas de l’ordre du souvenir, mais plutôt de la mémoire sensible. Ces objets singuliers sélectionnés par le musée qui ont habité notre enfance sont bien logés dans la scénographie de notre subconscient. La Luge à trois skis SnoFox (1987) rappelle cet engin qu’on préférait aux «crazy carpet» pour aller glisser. La couleur uniforme et la forme simple des valises ou des boîtes à lunch en plastique, la mallette L’Attaché (1985), qui faisaient un son creux quand on fermait les fermoirs bavards leur donnaient une constitution étrange. Sans oublier le SportRack des années 1980, un support à skis qui se fixe sans outils en quelques secondes sur le toit en respectant l’intégrité du profil de la voiture.

Si ces objets ont retenu notre attention, c’est qu’en plus de faciliter notre mode de vie par la résolution de problèmes fonctionnels, techniques et matériels, ils contrastaient avec cette panoplie de produits conçus dans l’optique du strict rendement économique.

L’iconique Bixi, une création de Michel Dallaire, se retrouve aujourd’hui un peu partout dans le monde, comme ici à Melbourne, en Australie.

1967-1976

Avec sa torche rouge a l’huile d’olive, ainsi que par son aménagement intérieur d’une suite d’Habitat 67 et des résidences pour athlètes sur le site olympique, Michel Dallaire a participé à l’effervescence de la Révolution tranquille à Montréal. Dans l’intervalle, il retourne aux études en gestion du design à l’École des hautes études commerciales de Montréal pour fonder son entreprise sur la rue Sherbrooke à l’âge de 31 ans.

En 1965, il passe son baccalauréat à la Konstfack Skolan de Stockholm. Le compte Bernadotte de Wisborg, patron de la plus importante agence de design en Suède lui propose un emploi. Le jeune Michel Dallaire refuse l’offre pour retrouver à Montréal, la femme qu’il a «pris dix ans à séduire». Un parcours similaire à celui de l’architecte québécois Roger d’Astous formé par le célèbre architecte américain Frank Lloyd Wright qui lui a proposé de rester à ses côtés pour enseigner. Il a décliné l’offre pour rejoindre les siens ayant fait des sacrifices pour ses études. Ces deux experts talentueux, Dallaire et d’Astous ont joint leur savoir-faire par l’entremise de l’architecte Luc Durand pour réaliser le projet de logements du village olympique.

«Quand j’étais petit, je voulais devenir architecte. Je construisais des cabanes d’abord en carton, puis dans les arbres. Mais, mon père était peintre, ma mère s’intéressait à la haute Couture, c’était des gens qui étaient anticléricaux. J’ai fait mon cours scientifique et je n’ai pas eu accès au cours classique. Pour aller en architecture, il fallait avoir un cours classique et mon père ne voulait pas que les curés aient une influence sur moi. L’architecture est au bâtiment, ce que le design industriel est à l’objet. C’est la même construction d’idée qui est basée sur des connaissances techniques», confie-t-il.

Après l’avoir questionné sur la collaboration entre designer industriel et architecte, dont sa participation à Habitat 67, il m’a référé au dernier chapitre du livre de l’exposition écrit par Lise Bissonnette portant sur le choix d’un expert pour concevoir un mobilier pour la Grande Bibliothèque (BAnQ).

«Dans toutes les grandes bibliothèques que notre équipe avait pu visiter, en Europe ou en Amérique, le mobilier avait été acquis auprès de fabricants déjà présents sur le marché ou, au mieux, dessiné par l’architecte sans  égard prononcé pour le confort», pose-t-on en problème.

L’expérience et l’assurance manifestes de Michel Dallaire avaient convaincu le jury, mais c’est son art de traduire une idée qui a remporté l’adhésion.


En complément:

Michel Dallaire, monument du design québécois

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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.