Lady Bird: une excuse en forme de beauté

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Le cinéma semble par défaut être autobiographique dans la majeure partie des cas, surtout dans des films écrits et réalisés par leur géniteur. Bien sûr, lorsque c’est un acteur ou une actrice qui fait le saut derrière la caméra il est aisé d’y soupçonner un narcissisme ou un geste opportuniste. Surtout lorsque c’est pour parler d’une certaine façon « d’eux-mêmes ». Pourtant, c’est tout l’inverse qui se produit avec le fabuleux Lady Bird de Greta Gerwig qui démontre avec une aisance et une maîtrise remarquable que tout son parcours devait indubitablement mener à ce bijou.

Sous ses airs excentriques et extravertis, Greta Gerwig n’a jamais caché sa profonde fragilité qui évoque certainement la Clementine du Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Charlie Kaufman et Michel Gondry, interprétée avec brio, chaleur et tendresse par Kate Winslet. Film dont elle emprunte le compositeur Jon Brion d’ailleurs. Elle l’a démontré avec Joe Swanberg à ses débuts et a fait forte impression dans de divers rôles ici et là, mais c’est décidément lors de sa rencontre avec Noah Baumbach où tout s’est aligné à la perfection, travail poursuivi récemment avec Mike Mills et son exceptionnel 20th Century Women. En plus d’éventuellement partager leur vie intime, ils se sont aussi partagé la création de deux films tout simplement brillants, soit Frances Ha et Mistress America, deux regards inédits sur l’amitié, le temps qui passe, les regrets et la passion versus le sens du succès, pour ne nommer que ces thèmes parmi tous les autres présents.

Il n’est donc pas étonnant de retrouver la majorité de ces thématiques dans son premier long-métrage qu’elle couve de bout en bout, faisant enfin le grand saut en endossant entièrement le rôle de scénariste, oui, mais de réalisatrice également. Par contre, sa timidité lui laisse le soin de parfaire chaque recoin du long-métrage et de ne pas se permettre de jouer dans sa création comme bon nombre le fond. Ni même en narration (on prend des notes Ricardo Trogi?). Mieux, elle pousse plus loin la maîtrise dont elle faisait preuve en coécrivant des scénarios avec Baumbach et montre une sensibilité évidente dans sa réalisation qui démontre une affection palpable pour ses personnages, ses sujets et, surtout, son époque.

Ici, difficile d’évaluer ce qui éclipse le reste tellement la totalité fonctionne à en faire rêver. Bien sûr, dans cette relation typique amour-haine mère-fille, il est impossible de ne pas s’agenouiller devant le talent immense de Laurie Metcalf, dans le rôle envieux de cette attachante mère imparfaite, mais le soin accordé aux détails, des accessoires aux costumes, en passant par la sélection musicale et le côté savoureux des répliques en font un film dont on se délecte dès les premières minutes.

On se retrouve alors dans les souvenirs d’enfance de Gerwig, parsemés de rêves de culture et de richesse, devant faire face à la pauvreté de sa famille, mais aussi aux limitations décevantes de l’éducation religieuse. Pourtant, pas question d’y aller négativement, l’amour et l’affection l’emportant souvent sur l’ingratitude des premiers abords (de quoi se rappeler l’extraordinaire The Squid and the Whale d’un Baumbach pré-Gerwig), tout comme du magnétisme nuancé de l’électrisante et irrésistible protagoniste qui dégage une fougue unique. De quoi faire regretter tous ceux qui ont louangé précédemment le très ordinaire The Edge of Seventeen dans sa représentation de l’adolescence, puisqu’ici, en l’espace d’un film, Gerwig cerne avec assurance tout ce qu’il faut et touche juste à tous coups.

Un peu comme Lena Dunham avec sa télésérie Girls, mais avec moins d’acharnement et de torture envers ses personnages, Gerwig canalise toutes ses réflexions pour transformer sa voix en une chorale de plusieurs amenant tour à tour leur lot de nuances et d’introspections, tout en laissant tout tournoyer autour d’elle-même, ou plutôt de sa protagoniste, qui réalise tour à tour malgré elle les bienfaits et les torts de ses actions. La chaleur de Tracy Letts dans le rôle du père est d’ailleurs essentielle pour équilibrer le film.

C’est d’autant plus honorable de la voir offrir autant de latitude à la jeunesse en laissant briller plusieurs des comédiens les plus prometteurs de demain. Oui, bien sûr, Saoirse Ronan continue d’épater et à l’inverse d’un Woody Allen, elle ne sert pas seulement à incarner une réplique plus ou moins subtile de son auteur, elle apporte son souffle unique à un personnage fascinant, plein de contradictions et de mauvaises idées, mais bercé par de bonnes intentions. La liste s’allonge avec Lucas Hedges et Thimothée Chalamet, jouant deux incarnations bien différentes du désir, tout comme de l’adorable Beanie Feldstein qui s’était fait remarquer dans Neighbors 2: Sorority Rising.

Lady Bird se savoure donc en moments. Tantôt drôles, voire hilarants, tantôt tendres et touchants, faisant glisser quelques larmes, rarement forcées, par sa façon de nous rejoindre en nous poussant à nous retrouver si bien dans plusieurs recoins du film. Ce dernier ne se perd heureusement jamais malgré tout le terrain qu’il veut couvrir, et garde un accent intimidant sur le chemin qu’il suit, contournant admirablement les convenances du coming-of-age typique pour en faire quelque chose d’unique, de réussi et, surtout, d’accompli.

Voilà donc une grande œuvre aux abords simplistes, mais certainement loin de l’être, qui crie le talent à chaque instant, montrant tout le savoir-faire d’une artiste accomplie encore en pleine ébullition qui semble s’excuser pour sa création, mais aussi pour ses torts passés qu’elle ne se serait jamais pardonné. Toutefois, avec tant de beauté en une seule création, et une sincérité aussi accessible et poignante, il n’y a qu’une évidence qui en ressort. Soit, ce désir de ne faire autrement que de louanger autant l’œuvre que l’artiste et d’en admirer les deux en espérant au plus fort que comme tous ces êtres qui ne comprennent pas toujours l’amour qui les unis, qu’elle sache l’amour qu’on lui porte, tout comme notre appréciation face au joyau qu’elle nous a si généreusement servi.

9/10

Lady Bird prend l’affiche en salles ce vendredi 24 novembre.


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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l’Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d’une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer.

En fait, s’il n’avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l’art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l’unanimité.

Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et…