La chambre de verre, exploration visuelle et corporelle de nos abysses

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La Tohu accueille Nord Nord Est, une compagnie pluridisciplinaire qui créé un cirque différent de celui qu’on a l’habitude de voir. Un cirque au service de l’image plutôt qu’à la surenchère de l’exploit physique.

La chambre de verre est une véritable ode à la corporalité de Valérie Doucet, équilibriste et contorsionniste qui n’est plus à présenter pour les gens du milieu et qui mérite d’être connue par tous les autres. Enfermée par une structure qui flotte au-dessus d’elle, une surface qui la sépare du monde réel (ou du monde rêvé ?), l’artiste lutte dans l’espace et dans son corps pour se libérer, comme envahie par des pulsions et des élans fulgurants et antagonistes.

Elle a été placée là par un homme dont on a du mal comprendre le type de relation qu’il entretient avec elle, ni même s’il existe vraiment. Tout comme la structure-écran qui pourrait aussi bien être la représentation de son fantasme. Une surface comme une frontière entre ce qu’on voit et ce qu’on ne peut pas voir. Ce qu’on montre et ce qu’on cache. Ce qu’on sait et ce qu’on ignore. Cette dualité humaine qui habite chacun de nous, Valérie Doucet la fait sentir au public par une expression physique fortement imagée et sensorielle qui nous transporte jusque dans les tréfonds de son corps, bien au-delà de son enveloppe corporelle. On peut y percevoir le combat intérieur qui s’engage dans le rapport à soi-même, la capacité à être son propre bourreau ou son ultime libérateur. Chacun y trouvera là sa propre interprétation.

Ce voyage visuel et fantasmagorique est porté avec majesté par la gestuelle de Valérie Doucet. On y a reconnaîtra ici ou là l’influence de James Thierrée, artiste incontournable de la scène du cirque contemporain français, chez qui elle a fait un court passage.

La musique très présente dans des registres divers est par moments en harmonie parfaite avec le mouvement et à d’autres, légèrement envahissante. Le dernier tableau aurait gagné à une conception sonore plus discrète pour laisser le corps librement nous livrer sa partition. La lumière, qui participe à l’atmosphère visuelle en cherchant à créer une vraie dramaturgie, manque quelque peu de finesse.

On apprécie toutefois cette proposition artistique originale, encore trop rare à Montréal, qui permet de présenter une autre facette de la création contemporaine de cirque. Même si la technique est encore très présente – elle reste l’essence du cirque et participe à notre émerveillement – on entre dans un univers visuel audacieux et sensible et on s’éloigne de la dramaturgie classique dont même les compagnies se revendiquant du « non-numéro » ont du mal à se départir. Ce sont les créations de cet acabit qui contribuent à faire connaitre la pluralité de la scène circassienne et encouragent l’exploration de la diversité des écritures. Enfin! Il faut soutenir leur développement et leur présence sur les planches et les pistes montréalaises.

Du 15 au 18 novembre

À la Tohu.


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À propos du journaliste

Mathilde Perallat

Mathilde Perallat vient de France, et plus particulièrement de Provence. Avant de s’installer à Montréal, elle a passé plusieurs années dans la capitale culturelle française où elle s’est nourrie de théâtre, de danse et de cirque en forte quantité – autant que de qualité. C’est aussi par sa propre pratique des arts du cirque, en tant que danseuse aérienne, qu’elle est tombée amoureuse des arts de la scène. Formée en sociologie et en gestion, et doctorante à Concordia dans une recherche sur le rôle social que peut porter le cirque, Mathilde s’inspire et nourrit son âme et son esprit de spectacles en tous genres tout en continuant à se forger un esprit critique, cette critique qui fait si bien la réputation de son pays, pour le meilleur et pour le pire. Elle sait néanmoins mettre de l’eau dans son vin (selon les circonstances) et tente de donner des avis qui mesurent regard personnel et mise en perspective, toujours dans une grande ouverture.