The Killing of a Sacred Deer: chasse au sort

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Le génie du cinéaste grec Yorgos Lanthimos n’est plus à prouver et pourtant, même pour les cinéphiles avertis, il parvient encore à surprendre à chaque détour. On aimerait donc déclarer que The Killing of a Sacred Deer est sa proposition la plus décalée, mais face au contenu de son envieuse filmographie, on dira seulement qu’il s’agit à nouveau d’une œuvre rien de moins qu’admirable tout autant qu’elle est déroutante.

Depuis qu’il s’est fait remarquer avec son brillantissime Kynodontas (Canine ou Dogtooth), Yorgos Lanthimos raffle les prix à Cannes et s’épaule de Efthymis Filippou, avec qui il a été nommé aux Oscars pour meilleur scénario original, pour pondre des scénarios complètement tordus. Insistant sur le rapport à l’animal que partage l’être humain, parallèle qui sera assez familier pour ceux ayant vu son magnifique The Lobster, il propose ici un récit beaucoup plus radical qu’il ne l’a fait par le passé et ça, c’est peu dire pour ceux qui ont vu ses films précédents.

S’entourant à nouveau de personnages tous plus dysfonctionnels les uns des autres, il vulgarise les relations humaines pour leur donner une seconde nature, rarement flatteuse cela dit, et ramène de l’avant la notion du sacrifice, toujours résultant de dilemmes que personne n’aimerait subir. Évoquant cette fois la mythologie, il utilise la métaphore dans un sens beaucoup plus large et subtil et s’amuse à constamment remettre en cause son film, son histoire et ses situations, pour laisser planer un envoutant et hypnotisant mystère qui ne manque pas de subjuguer tout du long.

Qui faut-il donc croire dans ce récit où un chirurgien et sa famille modèle se retrouvent emmêlés dans le plan de vengeance d’un jeune homme visiblement perturbé? Difficile de le savoir, mais jusqu’où doit-on croire ce qu’on nous raconte et ce qu’on voit à l’écran? C’est ce genre de questionnements qu’on finit par nous servir alors qu’on nous fait régulièrement rire noir de malaises dans un film où le rapport de force pourrait difficilement être plus ambigu.

Peut-être est-ce à cause du contexte, mais en flirtant avec le polar, le suspense et l’horreur même, utilisant une bande sonore omniprésente et largement exagérée, Lanthimos trouve ici sa mise en scène la plus léchée, voyant chaque plan cadré et calculé au quart de tour, dévoilant une précision pratiquement chirurgicale dans tout ce qui se produit à l’écran. Mieux, sa seconde collaboration avec Colin Farrell continue de faire briller l’acteur dans un nouveau rôle de salopard mollasson, niais face aux conséquences de ses actes, prêt à tout pour conserver les apparences, société oblige.

Lui fait face le glacial Barry Keoghan, bien plus à sa place que dans Dunkirk, dans un rôle de jeune dérangé que Haneke n’aurait certainement pas renié pour son Funny Games. Et pour auréoler le tout, au travers des autres performances d’une grande justesse avec ce ton parfaitement décalé et hors tonalité dans le débit des dialogues, se positionne l’imposante Nicole Kidman qui évoque sans mal sa performance dans Stoker, démontrant à nouveau l’étendue apparemment sans fin de son talent.

Il est donc difficile de décrire une œuvre comme ce film ici présent, complètement détraqué et pourtant si méthodique et fascinant, sans pour autant vendre la mèche, même s’il est difficile de tout s’expliquer une fois le générique tombé. Il y a par contre encore plus à dire au fur et à mesure que le long-métrage s’immisce carrément dans notre esprit pour ne plus le quitter et pousser toujours plus loin nos réflexions sur la signification de tout ce à quoi nous avons assisté.

The Killing of a Sacred Deer est sans conteste une autre grande oeuvre aussi énigmatique que son cinéaste qui s’approprie la banalité du quotidien pour en ressortir tout le tragique, tout le pathétique et tout l’inédit qui pourrait nous échapper à force de trop s’attendrir face à ce qui est trop familier. Machiavéliquement malsain, disons que le sens de la famille n’aura jamais semblé aussi inquiétant et sacré que dans cette proposition qu’on n’oubliera certainement pas de si tôt.

8/10

The Killing of a Sacred Deer prend l’affiche en salles ce vendredi 10 novembre.

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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l’Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d’une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer.

En fait, s’il n’avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l’art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l’unanimité.

Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et…