The Florida Project: centré sur soi

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The Florida Project a le mérite de transformer l’ordinaire en œuvre d’art, piégeant une classe sociale qui déteste ce genre de film à fasciner la bourgeoisie cinéphile qui verra en cette bulle observatrice un petit bijou de cinéma social, faisant miroiter la laideur de la pauvreté en un festin visuel d’art contemporain solidifié par le géant Willem Dafoe, qu’on ne salue jamais assez au passage.

Maintenant que Sean Baker s’est véritablement fait un nom par le biais d’un exploit technique qui a attiré l’attention de la planète, soit avec Tangerine, son film précédent, premier long-métrage à avoir été entièrement tourné avec des iPhone, il peut passer aux choses sérieuses. Cela ne veut toutefois pas dire qu’il tombe dans la gravité ou encore l’ennui. Que nenni puisqu’ici, dans un véritable hymne à la vie qui fait souvent sourire, il n’a pas seulement envie de s’intéresser aux laissés pour contre, mais bien aux pauvres, et à une catégorie bien ciblée, soit, ceux habitant juste à côté du Walt Disney World Resort, dans un véritable paradoxe vivant.

Certes, ce genre de réalité est commun dans la majorité des métropoles et même des mégalopoles, l’itinérance étant un fléau mondial. Suffit de voyager un peu pour le constater ou parfois de seulement mettre les pieds en dehors de la maison. Bien sûr, vient toujours l’option de fermer les yeux sur ces « problèmes », option que Baker n’offre pas avec son film où il nous force à observer le problème et à y trouver une certaine beauté.

Bien qu’ironique, cette beauté se transmet d’abord et avant tout par l’image, magnifiée par le regard de Alexis Zabe qui insuffle de la beauté dans chacun des plans, tirant le meilleur profit des lieux crades, absurdes, colorés, voire abandonnés, qui servent dans le film. Ensuite, on titille la beauté de par l’écriture, qui décide de nous faire vivre le tout à hauteur d’enfants qui grandissent et vivent au jour le jour dans le plus grand désir de liberté, sans jamais comprendre les limitations de leur réalité qui les empêchent d’accéder à plus.

Et comment ne pas se retrouver dans ces jeunes qui parcourent l’ennui du quotidien du mieux qu’ils le peuvent par le biais de débrouillardise et créativité, sans technologie et sans ressources, témoignage d’une autre époque?

Rien de nouveau bien sûr, mais lorsque fait avec doigté, le procédé est toujours très efficace comme en témoigne encore et toujours l’admirable Super 8 de J.J. Abrams, volant au-dessus de tous, bien en avant du risible Les rois mongols sorti dernièrement. Oui, les jeunes de Baker ont un grand charisme et il est facile de craquer pour la jeune Brooklyn Prince qui par son naturel et sa candeur surclasse sans mal toute la distribution du récent It réunie, mais il devient malsain au fur et à mesure de la voir déambuler comme une petite peste de gauche à droite, prête à faire le plus de mauvais coups possibles pendant que sa mère, reine des mauvais choix et de l’hypocrisie, fait décidément pire.

Et si l’on finit par hausser le ton toujours un peu plus au fur et à mesure que défilent les deux heures du long-métrage, on évite l’insistance de Tangerine en implantant un phare essentiel en la personne de Bobby, probablement l’unique personnage véritablement nuancé du film, incarné à fleur de peau et tout en dilemmes par Willem Dafoe dans un de ses rôles les plus bouleversant et rassembleur à ce jour.

Enfin, en refusant de véritablement condamner et en laissant libre court à l’interprétation des uns et des autres, The Florida Project finit par lasser un peu. Probablement aussi parce que Baker n’a pas le doigté de Andrea Arnold qui a fait des merveilles avec Fish Tank et American Honey, mais aussi parce que sa conclusion aussi lyrique que forcée est principalement ratée, abusant de la poésie à deux sous. On se retrouve alors avec une proposition qui fait montre d’une démarche intéressante et beaucoup plus convaincante, sentie et cinématographique que ce qu’on avait vu précédemment du cinéaste. Loin d’être près d’un résultat fortement accompli, mais la preuve qu’on ne peut qu’avoir la plus grande confiance pour ce qu’il pourrait nous pondre dans l’avenir, lorsqu’il aura enfin envie de parler d’autres choses que d’éléments sonnant un peu toujours entre l’hypocrisie et l’égocentrisme, artistique, bien sûr.

6/10

The Florida Project prend l’affiche en salles ce vendredi 20 octobre.

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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l’Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d’une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer.

En fait, s’il n’avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l’art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l’unanimité.

Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et…