FNC – Les fantômes d’Ismaël: liberté inconditionnelle

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Arnaud Desplechin est certainement l’un des grands cinéastes français de son époque, lui qui manie les mots comme personne, tout en conservant une folie technique qui électrise le spectateur, qu’il soit novice ou fidèle habitué de sa décoiffante filmographie. En ramenant son alter ego préféré pour une sixième fois en la personne du brillant Mathieu Amalric, il multiplie cette fois ses muses en venant troubler de nouveau notre esprit. Ce, avec le plus grand brio qu’on lui connaît.

Nul doute que Les fantômes d’Ismaël est chaotique, mais il ne faut s’attendre à rien de moins d’un film de Desplechin, cet artiste complexe qui jongle avec les affres de la création et des disputes familiales carburant aux dysfonctions. Ici, rien ne va plus pour notre protagoniste qui doit faire face au retour de sa femme disparue il y a vingt ans, ce, au moment où il jouit d’une nouvelle relation tout en essayant de terminer son plus récent long-métrage.

Certes, l’absence de la magnétique Emmanuelle Devos commence à manquer dans son univers, elle qu’il avait fait reine il y a déjà plus d’une décennie, mais disons que le cinéaste ne s’est pas privé pour garnir son plus récent film. Ainsi, les remarquables Marion Cotillard et Charlotte Gainsbourg viennent baigner comme des poissons dans l’eau dans ce monde unique, alors que Louis Garrel apporte un penchant masculin inédit dans cette création qui vient remettre en question l’acte de créer, tout comme des obsessions personnelles et créatives qui peuvent nous hanter.

Ainsi, si les fantômes de Olivier Assayas étaient étrangement technologiques dans son splendide Personal Shopper et métaphysiques dans l’immense A Ghost Story de David Lowery, ceux de Desplechin sont purement émotionnels, voire fraternels. Mariant comme on s’en doute le passé, le futur et le présent, le cinéaste vient brouiller les pistes entre le réel et l’irréel tout comme des différentes temporalités ou encore des nombreuses destinées de ses personnages interreliés qui vont et viennent sans crier gare.

On bouge de gauche à droite à vive allure et on se laisse emporter dans toutes ses folies sans nécessairement demander à tout comprendre. Mieux, le réalisateur s’auto-référencie autant dans les noms des personnages (les Vuillard et les Dedalus), familiers avec ses plus grandes œuvres, mais aussi avec des séquences (hôpital, marionnettes, ombres, etc.). De quoi rassasier les plus difficiles, alors qu’il sera pratiquement impossible de ne pas, comme de coutume, savourer son film comme le plus bon des romans, alors que la majorité des dialogues fondent en bouche, donnant envie de se remémorer avec insistance la quasi-totalité des répliques d’une poésie et d’une profondeur enchanteresse.

Puisque la folie de Desplechin c’est cela. De nous attendre au tournant avant même qu’on y soit arrivé. De nous surprendre de par les mots ou les images, en se montrant toujours plus vif et rapide que nous. Certes, sa spontanéité peut sembler dure par moment, voire directe, mais cette fraîcheur perdure après toutes ces années donnant envie de constamment retourner dans son cinéma qui a décidément son propre souffle.

Les fantômes d’Ismaël est donc peut-être l’une de ses œuvres les plus radicales. Dans un sens parce qu’il semble venir englober l’ensemble de sa carrière pour son propre plaisir, mais aussi celui de ses fidèles, mais également pour le côté expéditif de l’ensemble. Moins tendre et romantique que son admirable Trois souvenirs de sa jeunesse, sa proposition précédente qui lui a valu son tout premier César de la réalisation, Les fantômes d’Ismaël foudroie d’abord et avant tout par son humour aussi absurde que contagieux. Cependant, il est hautement imprévisible et peut rapidement émouvoir dans la même scène, revirant constamment le sens de sa brise, histoire de nous décontenancer dans le plus grand bonheur, le sourire constamment étampé sur notre visage.

Voilà donc un autre excellent film d’un réalisateur de grand talent qui épate sans cesse avec des productions qui continuent de nous hanter l’esprit, cette fois en intégrant la notion directement dans les méandres de son scénario.

8/10

Le film a été vu dans le cadre de la 46e édition du Festival du Nouveau Cinéma. Il n’y a pas de dates de sorties en salles d’annoncées pour l’instant.

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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l’Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d’une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer.

En fait, s’il n’avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l’art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l’unanimité.

Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et…