War for the Planet of the Apes: défier l’inattendu

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On dit parfois que les pires idées sont souvent les meilleures. Et n’eut été de l’apport considérable du surdoué Matt Reeves, probablement que ce reboot devenu une trilogie distincte dans l’ancestrale franchise de Planet of the Apes n’aurait jamais eu droit au blockbuster le plus ambitieux et audacieux depuis belle lurette. Comme quoi, quand Hollywood nous livre avec surprise l’un des films les plus courageux de l’année, en plus d’être l’un des meilleurs, il ne faut surtout pas le rater.

On l’admet, on a tous froncé les sourcils quand est sorti un peu de nulle part Rise of the Planet of the Apes. Andy Serkis rejouait un singe moins d’une décennie après le King Kong de Peter Jackson, il y avait James Franco, Freida Pinto et même Tom Felton dans un rôle de méchant de service. Ce n’était ni bon ni mauvais, probablement parce que le cinéaste Rupert Wyatt ne possède pas vraiment de vision, n’en déplaise à son mésestimé remake de The Gambler. Tout l’inverse de Matt Reeves, esthète d’exception qui possède une sensibilité hors du commun.

Après tout, depuis le déroutant Cloverfield qui a paralysé toute la planète, il s’est aussi attaqué au remake controversé de Let The Right One In. Et, qu’on en dise ce qu’on veut, son Let Me In était une œuvre d’art remarquable qui surpassait sa source avec un brio inattendue. Pourtant, même là, on s’est montré réticent à lorsqu’il a pris les commandes de Dawn of the Planet of the Apes, un long-métrage qui s’est avéré au final brillant en opposant avec brio l’humanité et l’animosité dans un jeu de miroir bien pensé, magnifiquement mis en scène, en images et en musique par Reeves, Michael Seresin et Michael Giacchino.

Cette belle équipe talentueuse revient, et, cette fois, Reeves s’est également chargé de coécrire le scénario, apportant une profondeur encore plus éloquente dans ce blockbuster qui n’a absolument rien des recettes habituelles. Ainsi, en plus de faire à nouveau table rase de la temporalité et des personnages qu’on croyait connaître (sauf les primates) dans une scène d’ouverture qui évoque sans mal le The Revenant de Innarritu (inspiration qui se montrera de plus en plus évidente au fil des scènes), ce nouvel opus nous prouvera rapidement qu’il sera à la fois bien loin de ce que l’on pourrait attendre d’un tel film, mais également aux antipodes de la façon dont on a tenté de le vendre, fort heureusement d’ailleurs.

Un peu comme Logan qui réinventait d’une certaine manière le film de superhéros, ce War vient à la fois démanteler le blockbuster d’action typique, mais aussi le film de guerre, pour se permettre d’être et de ne pas être à la fois, poussant les réflexions existentialistes autant dans le fond que dans la forme, reconsidérant le genre humain, animal et cinématographique dans le même 140 minutes.

Et si cela peut sembler chargé comme programme, c’est mal connaître le talent de ses créateurs qui ont à cœur l’intelligence du spectateur, mais aussi de leur œuvre, s’assurant sans cesse de la faire respirer dans une atmosphère carburant à l’audace. Limitant les séquences d’action, maximisant le contact avec la bête et la nature, réduisant les mots, nous voilà avec un film qui comprend sans conteste le pouvoir d’un scénario bien écrit, ce, si l’on est prêt à oublier quelques fils blancs (peut-être la participation de Mark Bomback, l’autre scénariste de la production, le seul de retour, avec néanmoins, une feuille de route beaucoup moins convaincante) et quelques détours qui semblent plus précipités (comme cet apport un peu incompréhensible de Bad Ape, comic-relief inutile en la personne de Steve Zahn en mode Mark Rylance, qui semble avoir été ajouté à la va-vite uniquement lorsqu’on a réalisé à quel point toute l’entreprise était sombre).

Car voilà, la noirceur est partout dans ce film qui joue habilement sur les zones grises et les nuances. Bien qu’on passe du noir au blanc en partant des forêts nocturnes pour se diriger vers les paysages enneigés du Nord, le long-métrage s’assure de ne pas donner dans la facilité et d’encore une fois se montrer bien plus complexe que les classiques clans des gentils et des méchants. Comme quoi la guerre qu’on laisse entrevoir dès le début est la même qui est sous-entendue depuis trois films, soit celle opposant l’homme à la bête, en surface, mais qui se dévoile, tel qu’attendu, sous la forme d’un combat intérieur, ramenant de l’avant l’éternel questionnement sur la bête qui sommeille en chacun de nous. Mieux, en continuant de justifier les gestes de ses personnages, les bons comme les mauvais, le film empêche tout spectateur de s’approprier trop rapidement des conclusions (des revirements à la The Lion King comme dans le film précédent, il y en a encore pour nous estomaquer, ne vous en faites pas!), rendant le personnage du Colonel doublement plus intéressant, surtout puisqu’il est interprété par le toujours excellent Woody Harrelson.

De plus, grâce aux lentilles et objectifs sans failles de Seresin qui donnent vie à de somptueux tableaux tirant profit des palettes de couleurs tout comme des éclairages, Reeves continue de prioriser une proximité qui vient seconder son intérêt d’abord psychologique pour son cinéma, montrant sa sensibilité autant à l’écrit qu’à l’écran. Il faut le voir filmer les regards de ses personnages qui savent traduire une farandole d’émotions dans la force d’un seul plan, méthode risquée qui permettra notamment à la jeune Amiah Miller de briller plus que tout dans le rôle d’une humaine rescapée.

Également, après son travail dantesque sur les précédents films de Reeves, Giacchino revient à la charge. Oui, leur collaboration est toujours des plus brillantes, mais il pousse la note un cran plus haut encore une fois en titillant à la fois Ennio Morricone, Mahler et Stravinsky notamment, tout en se faisant référence à lui-même comme toujours. C’est là, en élevant le jeu tout en nuance, profondeur et subtilité des excellents comédiens (réels ou virtuels, constat d’effets spéciaux à la fine pointe de la technologie), que les compositions musicales viendront enfoncer le dernier clou dans ce tourbillon d’émotions qui s’affaissera sur nous toujours plus au fur et à mesure que le récit avancera vers son inévitable conclusion.

Enfin, War for the Planet of the Apes est loin d’être parfait, mais il est un joyau rare dans un univers comme celui d’Hollywood qui nous offre si rarement des surprises d’une aussi grande qualité. En faisant preuve de courage et d’audace, tout en s’armant d’ambition pour repousser son matériel au firmament de ses possibilités, ce que l’on pourrait qualifier d’anti-blockbuster a tout pour rebuter les spectateurs avides de tout ce qui est familier, mais idéal pour livrer tout un vent de fraîcheur à quiconque n’aura pas été préparé pour une mégaproduction aussi intelligente et soignée. Grand, très grand. Hypnotique et hantant également.

8/10

War for the Planet of the Apes prend l’affiche en salles ce vendredi 14 juillet.

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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...