Deux milliards

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Champagne! Selon la nouvelle annoncée en grande pompe sur le réseau social mercredi matin, vidéo souvenir à l’appui, deux milliards de personnes – près du tiers de l’humanité, rien de moins! – seraient inscrites sur Facebook. Face à une importance aussi prononcée, on ne sait plus s’il faut se réjouir ou s’inquiéter.

Ah, il est loin, le temps où l’on jouait à Pirates vs. Ninjas. Ou le temps où il fallait fournir une adresse courriel universitaire pour s’inscrire. Aujourd’hui, Facebook, créé dans une résidence universitaire de Harvard, est omniprésent un peu partout sur la planète. Bottin « téléphonique » pour certains, source d’information ou de divertissement pour d’autres, la plateforme multisectorielle ne cesse d’évoluer, de grandir, de se transformer en fonction des besoins toujours plus précis de sa clientèle. Photos, vidéos, publicité, organisation d’événements, commerce électronique… Facebook est devenu un monde dans un monde, un univers qui fonctionne pratiquement en autarcie.

Et c’est là que le bât blesse. S’il est impossible de nier les avantages découlant de l’importance de l’entreprise, il convient aussi de reconnaître que connecter deux milliards de personnes pose de nombreux risques. Au fil du temps, les dirigeants de Facebook ont eu à s’attaquer à des problèmes parfois inusités. Que faire, entre autres, avec le compte d’un utilisateur décédé? Comment réagir lorsqu’une personne se dit victime de harcèlement? Comment contrer le sexisme en ligne? L’homophobie? L’extrémisme religieux? Les discours haineux? La politisation et la polarisation extrême? La diffusion de fausses nouvelles? Le vol de contenu? De place du village où les quelques utilisateurs pouvaient se rencontrer pour discuter, à l’image des premiers babillards électroniques, Facebook est devenu le porte-voix de tous les courants politiques, sociaux, artistiques, religieux, technologiques et autres. Se dire anti-Facebook, aujourd’hui, c’est être considéré comme un poseur, un technophobe, ou plus simplement une personne peu douée sur le plan technologique.

Il ne faut pas non plus oublier que Facebook est une entreprise privée, aux normes de transparence potentiellement moins strictes que celles qui visent divers gouvernements. Après tout, personne n’a élu Mark Zuckerberg. Du moins, pas pour l’instant…

Malgré le fait que Facebook n’est ultimement redevable qu’à ses actionnaires et à ses annonceurs, ses utilisateurs – ce journaliste y compris – continuent d’y déverser des quantités inimaginables de données personnelles qui serviront ultimement à offrir de la publicité ciblée en retour. Est-ce là le prix ultime à payer pour profiter de cette vague de services gratuits de l’ère numérique? Google, Twitter, Microsoft (avec son Windows 10 gratuit et ses informations transmises à l’entreprise), Facebook… L’univers web du 21e siècle est gratuit, oui, mais cette gratuité se double d’un abandon spectaculaire de la vie privée.

Rendons-nous à l’évidence: Facebook devrait habiter le paysage numérique pendant encore de nombreuses années. Et puisqu’il n’existe actuellement aucune alternative aussi ambitieuse sur le marché – et encore moins d’alternative offrant une meilleure protection des renseignements personnels, il est nécessaire que les États agissent rapidement pour adapter les différentes lois touchant la vie numérique. Car deux milliards d’utilisateurs sur Facebook, c’est plus que la population de l’Inde ou de la Chine. C’est une nation cybernétique qui communique, qui s’informe, qui consomme et qui, ultimement, vote. En tenant compte du fait que le réseau social s’est fait « prendre » à modifier les fils de nouvelles de ses utilisateurs en fonction des penchants politiques de ces derniers, nous ne sommes plus très loin d’une époque où un Mark Zuckerberg candidat à la présidence américaine pourrait s’appuyer sur ce gigantesque bassin de population pour augmenter ses chances d’être élu.

Dès lors, nous nagerions en plein cauchemar de science-fiction. À moins que nous ne y trouvions déjà?

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À propos du journaliste

Hugo Prévost

Cofondateur et rédacteur en chef de Pieuvre.ca, Hugo Prévost se passionne pour le journalisme depuis l’enfance. S’il s’intéresse surtout à la politique, à la science, à la technologie et à la culture, Hugo n’hésite pas non plus à plonger tête première dans les enjeux de société, l’économie ou encore les loisirs et le tourisme.
Hugo est également membre de l’équipe éditoriale de Pieuvre.ca.