Toxicité municipale

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Il y a quelque chose de pourri dans les deux plus grandes villes du Québec. À quelques mois des prochaines élections municipales, les candidats sortant aux postes de premier magistrat démontrent une tendance inquiétante à vouloir transformer les appareils administratifs en une simple extension de leur ego.

Il y a d’abord le maire Denis Coderre. Élu dans la foulée du scandale de la collusion en matière de contrats municipaux ayant d’abord grevé, puis promptement coulé l’administration de l’ex-maire Gérald Tremblay (en plus de coûter son poste à ce dernier), l’ex-député et ex-ministre libéral fédéral a fait campagne en promettant de « faire le ménage ». Oui, la métropole en avait bien besoin, et la création du Bureau de l’inspecteur général fut une bonne touche de la part de M. Coderre. Idem pour le sauvetage financier de BIXI, devenu par la force des choses un service incontournable dans les quartiers centraux, voire même un attrait touristique pour les visiteurs étrangers.

Mais au-delà de ces quelques gestes, les quatre années de l’administration Coderre peuvent se résumer un seul terme: vacuité. C’est en effet sur du vide que repose le bilan du maire. Doit-on vraiment parler de tous les projets annoncés en grande pompe sans consultation, sans étude d’impact, projets qui été renvoyés aux oubliettes aussi vite qu’ils avaient été présentés? Doit-on reparler de l’ouverture plus tardive des bars, du retrait d’installations anti-itinérants devant le magasin Archambault du Quartier Latin, de l’interdiction de possession d’un pitbull, ou encore de la question des normes d’exploitation des calèches? Et comment oublier le cirque médiatique de la démolition de la dalle de béton de Postes Canada, l’exploration des égoûts, voire les sparages entourant la notion de « ville intelligente »? Tout cela sans oublier l’étrange volonté consistant à bloquer le développement du réseau de voitures en libre-service – probablement pour favoriser l’industrie du taxi, et même les retards dans les travaux des divers projets entourant le 375e anniversaire de la ville.

Pire encore, M. Coderre se comporte en matador, étalant depuis longtemps sa volonté de faire de la « petite politique » aux dépens de ses adversaires. Rappelons, pour l’exemple, la redistribution des revenus consentis aux arrondissements, un geste qui a avantagé les quartiers périphériques, mais qui a forcé les quartiers centraux à se serrer davantage la ceinture. Étrangement, dans ces quartiers centraux, et plus précisément dans Rosemont-La-Petite-Patrie et sur le Plateau-Mont-Royal, c’est Projet Montréal que l’on reporte au pouvoir à répétition.

Et que dire que cette sortie contre Benoit Dorais, maire de l’arrondissement du Sud-Ouest, qui a récemment décider de se rallier à Projet Montréal, justement? Voilà M. Coderre qui déverse son fiel, déclarant que M. Dorais devait d’abord rejoindre son équipe, avant d’éjecter ce dernier manu militari de son poste de président du conseil d’agglomération. Idem pour Marvin Rotrand, vice-président du conseil d’administration de la Société de transport de Montréal depuis 16 ans, qui a dû céder sa place à Elsie Lefebvre, comme par hasard au moment où cette dernière quittait son ancien partie, Coalition Montréal, pour devenir indépendante. S’agirait-il d’une démarche visant à convaincre Mme Lefebvre de se porter candidate sous les couleurs du maire sortant?

« C’est ma prérogative », de lancer M. Coderre, en expliquant son geste. Certes, mais le moment choisi pour effectuer un changement de garde est au mieux franchement suspect, au pire carrément partisan. Une décision digne d’un « seigneur féodal », dénonce l’opposition.

Labeaume entre deux chaises

À Québec, la situation n’est guère plus reluisante. Après avoir gagné les foules par son franc-parler, et se précipitant pour « servir » après le décès de la mairesse Boucher, Régis Labeaume a rapidement fait savoir qu’il n’entendait pas céder un pouce de terrain sur l’échiquier du pouvoir. À l’aide d’une équipe contrôlant presque tous les sièges au conseil municipal, M. Labeaume fait comme bon lui semble depuis son élection.

Aussi avide de présence médiatique que son homologue de l’autre côté de l’autoroute 20, Régis est partout. Que ce soit pour l’implantation d’un comptoir de livraison du magasin IKEA – un événement ayant droit à une conférence de presse à l’hôtel de ville! -, ou encore du Centre Vidéotron, le maire Labeaume s’implique largement dans les dossiers qui lui tiennent à coeur, et ce sans se soucier des conséquences. Pourquoi s’inquiéterait-il, d’ailleurs? L’opposition, morcelée et en proie à des luttes internes, est quasi-inexistante. Voilà donc le maire qui donne une conférence de presse en mangeant des frites et du fast food, ou qui embarque dans l’hélicoptère de Québecor pour survoler le Centre Vidéotron, alors que l’entreprise a signé un contrat secret avec la Ville pour l’exploitation de l’amphithéâtre sans équipe de hockey. Et qui a le culot de déclarer ensuite aux journalistes qu’il n’y a là aucun conflit d’intérêts, et que « si Radio-Canada achète un hélicoptère, il se fera un plaisir d’y monter aussi ».

Pourtant, malgré sa folie des grandeurs et sa très importante marge de manoeuvre, le maire Labeaume commence à sentir la soupe chaude. Il aura fallu beaucoup plus de temps qu’à Montréal (où l’opposition et la société civile sont plus solidement organisées et populaires), mais le premier magistrat de la capitale pourrait se retrouver face à un choix cornélien: en effet, l’émergence de Québec 21, un parti encore plus à droite et anti-« gogauche » que le maire, risque fort de venir gruger des voix au maire sortant. Alors que ce dernier a jeté l’éponge et a mis au rancart le projet de service rapide de bus après un torpillage en règle par les radios poubelles toxiques, il pourrait malgré tout être doublé par cette formation politique. Bien entendu, rien n’est joué, surtout pas avec la gênante entrevue radiophonique et la démission subséquente du fondateur de Québec 21, Frédérick Têtu.

Toutefois, pour assurer sa victoire face aux partisans du tout-à-l’auto, M. Labeaume se tournera-t-il vers le centre, voire le centre-gauche de l’échiquier politique municipal? Ou, au contraire, se contentera-t-il de camper sur ses positions, persuadé que les électeurs plus verts voudront faire barrage à Jean-François Gosselin, chef de Québec 21 qui « aime les arbres, mais pas au détriment des stationnements »?

Quoi qu’il en soit, le fait que Montréal et Québec soient dirigées par deux hommes dont l’orgueil et la soif de pouvoir passent avant l’esprit de cohabitation et de progrès social et économique inquiète fortement. Notre démocratie est-elle si mal en point qu’il soit nécessaire de confier la destinée des habitants des deux plus importantes villes de la province à des roitelets municipaux qui ne tolèrent aucune incartade? Combien d’années seront-elles encore gaspillées, alors qu’il est toujours plus urgent de transformer en profondeur ces mêmes villes pour en améliorer l’environnement, le transport, les trames urbaines et économiques, ainsi que la vie sociale?

Finissons-en avec le populisme et la méthode électorale du « moins pire ». Nos villes et leurs habitants méritent mieux.

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À propos du journaliste

Hugo Prévost

Cofondateur et rédacteur en chef de Pieuvre.ca, Hugo Prévost se passionne pour le journalisme depuis l’enfance. S’il s’intéresse surtout à la politique, à la science, à la technologie et à la culture, Hugo n’hésite pas non plus à plonger tête première dans les enjeux de société, l’économie ou encore les loisirs et le tourisme.
Hugo est également membre de l’équipe éditoriale de Pieuvre.ca.