Zones déroutantes – Réflexion sur l’espace

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Du 6 au 9 avril, Tangente présentait la soirée Zones déroutantes. Composée de trois pièces, un solo et deux duos, alliant chacune à sa manière la danse et les arts visuels, la soirée nous offrait une diversité intéressante.

Chacune des pièces était plutôt contemplative.

La réconciliation en cinq minutes – une action symbolique

Lors de son discours de bienvenue, le directeur général de Tangente Stéphane Labbé nous rappelle que « nous sommes en territoire mohawk non cédé ». Ému, il introduit ainsi la première pièce 5 minutes pour que je te dise, une courte chorégraphie créée par l’artiste mohawk Barbara Kaneratonni Diabo. Avec une gestuelle très illustrative et fortement incarnée, elle nous propose images de douceur et de violence.

On lui avait demandé de créer une danse sur le thème de la réconciliation, nous confie-t-elle. Un court solo dansé ne pouvant à lui seul couvrir le thème d’une réconciliation entre une culture opprimée et celle qui l’oppresse, Diabo nous lit un texte personnel, touchant et engagé. Elle nous suggère de reconnecter avec notre mère, la Terre, et d’apprendre à connaître la culture autochtone. Appuyée par des projections de diverses images montrant différents aspects de sa culture et par des accessoires, branches et chandelles disposées en cercle comme si un rituel aurait lieu, on reçoit la courte œuvre comme un hommage à la vie et à la Terre.

Habiter pleinement son lieu

Puis, la chorégraphe Katia-Marie Germain nous présente Habiter, une pièce de 40 minutes pendant lesquelles une lampe sur pied, unique source de lumière, s’éteint et s’allume à répétition au-dessus d’une table à manger parsemée de nourriture et d’objets. Immobiles, les interprètes Katia-Marie Germain et Marie-Gabrielle Ménard nous apparaissent dans une position différente chaque fois que la lumière se rallume sur elles. Changeant constamment la disposition des aliments, des images aussi surprenantes qu’absurdes, rappelant généralement des gestes quotidiens, se construisent rapidement dans le noir. Sans jamais être vues, elles déplacent théière, tasses, boîte de céréales, fruits et ustensiles.

Selon le programme, la pièce aborde « la relation entre le corps et le lieu ». On a l’impression d’assister à une reproduction vivante d’une série d’images photographiques tirées d’un même événement. Le bruit de l’interrupteur de lumière rappelle d’ailleurs celui d’un changement de diapositive. Avec une précision impressionnante, les deux femmes sont pleinement investies dans leur action captée et immobilisée instantanément, dans les différentes intentions de leurs regards, dans les relations spatiales qu’elles doivent recréer à chaque changement de lumière. Germain et Ménard habitent parfaitement leur espace et leur corps.

Des textures

Pour terminer, on nous présente Closer, une pièce de 35 minutes créée par Nikki Forrest et Karen Fennel, toutes deux présentes sur scène. Forrest, positionnée dans un coin en avant-scène, manipule en direct le son et la projection vidéo. Fennel occupe le rôle d’interprète auprès de Maxine Segalowitz. Avec une antenne radio et une caméra filmant l’action sur scène, les interprètes ont une influence directe sur le travail sonore et visuel de Forrest.

Comme une étude scénique de textures visuelles, tactiles et sonores, Closer joue avec une diversité de matériaux, les mettant en relation avec les corps devenus « abstraction poétique » comme le suggère dans le programme Dena Davida, commissaire de Tangente. On cherche comment la disposition des objets et des corps, les relations spatiales créées et transformées permettent le développement d’une certaine dramaturgie, jouant à la fois avec nos sens et avec notre intellect.

Vêtues dans des couleurs et coupes similaires, faisant des mouvements presque en unisson, les deux interprètes deviennent à quelques reprises un reflet déformé de l’autre, appuyant ainsi un jeu de perceptions déjà présent. On projette des captations vidéo des deux interprètes au travail en studio ainsi que des captations en direct de la scène, donnant des effets d’optique étonnants dont le côté onirique est brisé par la forte présence des matériaux, des dispositifs de création de ces effets. Notre réception est alors plus rationnelle que dans les deux pièces précédentes.

Inspirée des arts visuels, cette soirée Zones déroutantes de Tangente désoriente d’abord parce que plutôt que de mettre de l’avant le mouvement dansé, elle propose un important travail de l’espace, redéfinissant ses codes d’une manière unique pour chacune des pièces.

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À propos du journaliste

Chloé Ouellet-Payeur

Rédactrice de la section Culturel de Pieuvre.ca, Chloé Ouellet-Payeur se passionne pour le spectacle vivant. Ancienne gymnaste de compétition, son intérêt pour le potentiel expressif du corps athlétique l’amène à faire carrière en danse contemporaine. Bachelière de l’Université du Québec à Montréal, elle est également diplômée du programme de formation professionnelle en interprétation de l’École de danse contemporaine de Montréal. Pratiquant son art professionnellement en tant qu’interprète, chorégraphe et enseignante, elle collabore régulièrement avec des artistes issus d’autres disciplines telles que le cirque et le théâtre. Elle s’intéresse particulièrement à l’expérience du spectateur du spectacle vivant contemporain, dont les codes sont en constante redéfinition. Elle se donne la mission de démystifier la danse contemporaine, cet art vibrant et éphémère souvent perçu comme étrange ou inaccessible, puisqu’il essaie plus souvent d’être vrai que d’être joli.