Ottawa, ville plate par excellence?

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« Il me semble que ça fait toujours tellement de bien de quitter Ottawa », je souris en me tournant vers Marie-Michelle, qui plisse les yeux alors que les derniers rayons de soleil se glissent entre les parois de sa petite Toyota grise. Dernière nous, la capitale canadienne offre son morne panorama d’édifices gouvernementaux délavés.

J’ai rencontré Marie-Michelle il y a quinze minutes, coin Rideau/King Edward. En fait, c’est après avoir pris connaissance d’une offre de covoiturage postée sur Internet que j’ai accepté de monter dans le véhicule de cette inconnue qui se rendait comme moi à Montréal pour le weekend. Les mordus du covoiturage se plairont à répéter à quel point cette nouvelle tendance d’économie de partage est bénéfique pour l’environnement. Ce qu’ils ne confient pas, c’est à quel point il peut être difficile de faire la conversation dans ce genre de situation. Après un long moment de silence, je me fais instigatrice de small talk et demande à Marie-Michelle dans quel secteur elle travaille.

C’est ainsi qu’elle passe un bon moment à me parler de sa passion, la danse contemporaine. Originaire de Berthierville, c’est pour étudier dans ce domaine que Marie-Michelle, aujourd’hui artiste en résidence au Centre de danse contemporaine, est venue à Ottawa il y a quelques années. « On a un public plus conservateur ici, il y a beaucoup de fonctionnaires. Les spectacles de ballets font toujours salle comble, mais c’est plus difficile pour la danse contemporaine », finit-elle par soupirer.

J’ai presque oublié cette conversation deux heures plus tard, lorsque Marie-Michelle me dépose au métro Crémazie. Ce n’est que le lendemain, après avoir passé une journée à déambuler dans les rues de Montréal, que j’y repense réellement. Comment dire: après avoir entendu une marionnettiste, une bédéiste et un passionné d’harmonica discuter de l’exposition Chagall du Musée des beaux-arts, la scène culturelle ottavienne m’est soudainement parue moins effervescente. Et pourtant, ce n’est pas l’offre qui manque. Avec ses théâtres, ses salles de spectacle, ses cinémas indépendants et ses galeries, la scène culturelle d’Ottawa ne fracasse peut-être pas de records, mais elle n’est certainement pas à plaindre.

Ainsi, si Montréal compte quatre fois plus de musées qu’Ottawa et que sa population est presque deux fois plus élevée, l’exposition du Musée des beaux-arts du Canada présentant l’œuvre d’Alex Janvier a su attirer 72 000 visiteurs dans les quatre derniers mois. Comparativement, l’exposition Chagall de Montréal a charmé environ de 60 000 amateurs d’art en un mois. Dans un autre registre, le Centre Canadian Tire et le Centre Bell peuvent tous deux accueillir le même nombre de spectateurs, soit environ 20 000. En termes des festivals également, le Bluesfest n’a rien à envier à Osheaga: en 2015, 300 000 festivaliers se sont en effet rendus à Ottawa, alors que seuls 135 000 ont penché pour Montréal. En gardant tout cela en tête, la question subsiste: pourquoi Ottawa ne parvient-elle pas à se débarrasser de son image de ville bureaucrate plate?

Je décide de passer un coup de fil à Marie-Michelle. Si elle reconnaît que le public est peu nombreux, que les compagnies de danse se comptent sur les doigts d’une main, et que la moitié de ses collègues du Conservatoire ont quitté Ottawa pour Montréal, Marie-Michelle ne s’avoue pas vaincue. « Je n’ai jamais trouvé qu’Ottawa était une ville plate, je trouve par contre que les événements sont mal publicisés », explique la jeune femme. « Ici, la communauté est petite, c’est souvent les mêmes visages qui reviennent dans le public et sur scène. Il y a de la place pour de nouveaux projets, mais il n’y a nécessairement de gens pour les faire ».

Malika Proulx Oloko, coordonnatrice des communications à la Nouvelle Scène Gilles Desjardins, semble abonder en ce sens. Bien que la clientèle du théâtre francophone d’Ottawa soit variée, Proulx Oloko reconnaît que les habitués sont souvent des fonctionnaires et des retraités qui penchent vers « les spectacles de vedettes ». Un constat similaire est dressé par Lissa Léger, jeune comédienne ottavienne d’adoption. Habituée à joue sur les planches de la Nouvelle Scène, elle explique: « Le public est surtout constitué de personnes plus âgées, donc à la retraite, qui ont plus de temps pour consommer de l’art et ont plus souvent le réflexe de s’abonner. Ça nous fait un public régulier, mais pas vraiment de notre génération. » À l’heure où la Nouvelle Scène tente de diversifier sa programmation en présentant de la musique, de la poésie et de la danse, Proulx Oloko avoue quant à elle devoir effectuer un plus grand « travail de communication pour rejoindre la clientèle ».

De son côté, le Centre national des arts, unique centre des arts de la scène multidisciplinaire bilingue au pays, a depuis longtemps fait le pari de la diversification de la programmation. Carl Martin, conseiller principal aux communications, rappelle en effet que le CNA présente au-delà de 1000 évènements annuellement et que ceux-ci savent attirer « des gens de tous les milieux qui consomment différents types d’art ». Pour lui, la perception d’Ottawa comme d’une ville plate est datée. « On voit toute sorte de monde. Croyez-moi, ce n’est pas juste des fonctionnaires », affirme-t-il. 

En attendant, bien que toutes sortes de spectacles attirent toutes sortes de monde, il reste que certains d’entre eux se vendent mieux dans une ville qui demeure surtout rythmée par la Fonction publique. « Au CNA, le ballet est toujours bondé, beaucoup moins pour la danse contemporaine. Par contre, je ne crois pas que les artistes se briment en fonction du public. Au pire, les gens n’aiment pas ça, ils se choquent et ils quittent. Nous en tant que danseurs, qu’il y ait deux personnes ou qu’il y en ait 50, on fait le show quand même », m’avait d’ailleurs confié Marie-Michelle en riant. Lissa observe quant à elle que les opportunités parfois limitées dans la région poussent « les jeunes artistes à créer leurs projets, à se forger un langage artistique, une identité à eux ».

Au final, c’est sans doute cette tension entre contemporain et classique, alternatif et conventionnel, underground et overrated, jeune étudiant et fonctionnaire retraité qui fait véritablement la richesse de la scène culturelle d’Ottawa. Du côté des représentants de l’industrie, force est de constater que le désir de faire vivre cette tension est bien réel, en attestent les mille et une promotions destinées à la jeunesse ottavienne. En attendant de croiser une marionnettiste, une bédéiste et un passionné d’harmonica dans une seule et même une soirée à Ottawa, il semblerait que je doive me contenter de billets spectacles à moitié prix. Une transaction fort convenable, toutes choses considérées.

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À propos du journaliste

Yasmine Mehdi

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