FIFA – Redonner leurs lettres de noblesse aux compositeurs russes oubliés

0

La Révolution russe de 1917 a eu une influence notoire sur la société russe en général, mais également sur le milieu artistique. Même s’ils ont cru qu’une nouvelle ère débutait, de nombreux artistes ont été victimes du régime politique. C’est ce que le documentaire Silenced – Composers in Revolutionary Russia explique, cherchant à réhabiliter les compositeurs musicaux qui ont sombré dans l’oubli.

Réalisé par Kathrin Peitz dans le cadre de la série documentaire Music in Times of War and Revolution, Silenced — Composers in Revolutionary Russia retrace le parcours de quelques compositeurs avant-gardistes, tels qu’Arthur Lourié, Nikolai Roslavets, Alexander Mosolov, Sergei Prokofiev, Leon Theremin et Arseny Avraamov.

Au début du 20e siècle, une jeune génération d’artistes s’était ouverte à des courants esthétiques futuristes et déconstructivistes, tant dans le milieu de l’art visuel qu’en composition musicale. Mais le paysage avant-gardiste russe qui est né des suites de la Première Guerre et de la Révolution de 1917 s’est rapidement fait balayer de la carte, surtout pour des raisons politiques. Le contexte de l’époque était cruellement délicat pour les créateurs. Et c’est toute l’Union soviétique sous l’étendard de Lénine, puis Staline qui a souffert de cet effacement artistique volontaire.

Réprimer toute forme de créativité

En début de film, une citation très juste donne le ton au reste du documentaire: « What was called revolution was not revolution but the suppression of all forms of free creativity. » C’est très exactement ce qui s’est produit dans le milieu de la composition musicale russe au début du 20e siècle.

À travers des images qui entremêlent l’ancien et le moderne et une superbe bande sonore, Silenced — Composers in Revolutionary Russia fait place à la vision de différents compositeurs contemporains, de musiciens, d’historiens de divers horizons et de musicologues. Tous s’entendent pour affirmer que c’est un pan complet d’une génération de compositeurs qui a souffert de cet effacement politique.

Les « jeunes sauvages »

De nombreux compositeurs et musiciens se sont impliqués auprès du régime révolutionnaire et ont servi durant la guerre, mais ont tout de même eu leur part de déchéance pour avoir « osé » créer de la musique erronément qualifiée de « contre-révolutionnaire ».

On leur accolait plusieurs étiquettes, tantôt ils étaient des avant-gardistes ou des futuristes, tantôt on les qualifiait de «  jeunes sauvages ». Alors qu’ils cherchaient simplement à se frayer un chemin dans l’avant-garde artistique et à repousser les barrières musicales et artistiques, ces jeunes compositeurs ont rapidement été victimes d’un régime qu’ils louangeaient pourtant. Ironique.

Puisqu’il faut bien que l’art exulte

Mais Kathrin Peitz a choisi de blanchir tous ces artistes musicaux des torts qu’on leur a injustement faits, plusieurs décennies après la disparition de ces compositeurs. En effet, même ceux qui avaient réussi à percer ont fini par devenir persona non grata en Russie. Ils ont été envoyés aux goulags, expatriés, emprisonnés, bannis, déclarés ennemis de l’État ou on leur a interdit de jouer leurs pièces en public.

Fait intéressant, dans ce documentaire de 55 minutes, la réalisatrice amalgame les vidéos d’époque et les entrevues avec des spécialistes tout en laissant une large part à l’art. Des pans entiers du documentaire sont consacrés à des chorégraphies en milieu urbain avec des danseurs de rue ou des jongleurs, notamment, le tout, au son des mélodies composées par Mosolov, Lourié, Scriabine, Roslavets, Prokofiev et compagnie.

La réalisatrice a choisi de redonner vie à ces compositeurs oubliés en employant une technique d’une exquise beauté. Entre chaque entrevue avec les divers experts, historiens et musiciens, des pièces musicales sont interprétées par des musiciens contemporains, endimanchés dans leurs habits de récital et qui s’exécutent au beau milieu d’une usine. Cette présentation dans un environnement industriel se veut sans doute un clin d’œil de Peitz au constructivisme des années 1920 et à l’exploration de la machinerie comme thématique en art et en musique.

Elle a fait le choix volontaire de faire place à la musique tout autant qu’à l’histoire dans son film. En quelque sorte, c’est comme si elle disait « souvenez-vous d’eux, mais surtout, souvenez-vous de leurs mélodies ».

Une vision politique

Parler de censure, quelle qu’elle soit, c’est devoir obligatoirement parler de politique. Les compositeurs de l’avant-garde russe représentaient de nouvelles idéologies musicales et bien qu’ils aient pour la plupart choisi le camp de la Révolution puisqu’elle promettait un renouveau, c’est cette même Révolution qui leur a coûté leur carrière, leur famille ou leur existence.

Avec Staline, la terreur amenée par Lénine n’a fait que s’intensifier. Les artistes avaient alors trois choix : s’exiler, produire des œuvres propagandistes ou mener une double vie. La troisième option pouvait s’avérer dangereuse et mener à l’emprisonnement ou pire, à l’exécution.

Grâce à diverses présentations très dynamiques, on en apprend plus au sujet de ces grands oubliés. Ainsi, Silenced — Composers in Revolutionary Russia redonne la parole aux artistes censurés par le régime politique, mais il livre également lui-même un message politique. Les divers experts interrogés l’affirment tantôt du bout des lèvres et le clament tantôt haut et fort : toute utopie, artistique ou sociale, est naïve et condamnée à l’échec à cause des instances politiques.

À la toute fin du documentaire, la réalisatrice frappe fort et ne cache à peu près pas le message qu’elle veut transmettre. Si l’avant-garde russe est un produit de la révolution, la révolution a tout de même eu raison de cette avant-garde, comme un parent autoritaire qui condamne les idées rebelles de son adolescent. Les spécialistes s’entendent pour dire que s’il y a 20 ans, il y avait de l’espoir pour le monde artistique en Russie et que toutes les traces de l’Union soviétique semblaient avoir pâli dans l’imaginaire collectif, à l’heure actuelle, les artistes recommencent à craindre pour leur liberté d’expression. C’est ainsi que documentaire livre en toute fin un message politique à peine masqué : il faut apprendre de ses erreurs et ne pas les commettre à nouveau.

***

Silenced – Composers in Revolutionary Russia

Allemagne, 2016, 55 min, russe, allemand, anglais, s.t. anglais

Partagez

À propos du journaliste

Émilie Plante