La peur des aiguilles

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Émilie Descôteaux

Une crise sans précédent secoue le pays depuis environ deux ans. Plusieurs centaines de personnes sont effet décédées, principalement à Vancouver, mais également plus à l’est, des suites d’une overdose de Fentanyl, un opioïde extrêmement puissant.

Depuis plus d’une décennie, Cactus Montréal, Dopamine et Spectre de rue, trois organismes communautaires des quartiers chauds de Montréal, tentent d’ouvrir des centres d’injections supervisées. Tout au long de ce combat, ils se sont heurtés à la résistance du gouvernement Harper, mais également aux préjugés du public, souvent mal informé.

Alors que l’ouverture de trois de ces centres est maintenant confirmée, beaucoup se questionnent encore sur les risques éventuels reliés à ces centres.

Sandhia Vadlamudy, directrice de Cactus, se fait rassurante. « Dans toutes les études qui ont été faîtes ailleurs lors d’ouvertures de sites d’injections au Canada et dans le monde, il n’y a pas eu un seul cas où se fut démontré que la criminalité a augmenté. »

Mais comment ces centres vont fonctionner en fait? « Il y aura des différences, comparé à Insite, à Vancouver. C’est un modèle qui s’est inspiré à la fois d’eux, mais aussi de sites d’injections qui existent ailleurs dans le monde, parce qu’il y en a plus de 80, et ce, depuis plus de 20 ans… Le service qu’on va offrir est très similaire à celui qui existe ailleurs, avec certaines particularités qui sont reliées aux substances consommées. Il y a une consommation beaucoup plus prédominante en termes d’injections de cocaïne et d’opiacés médicamenteux, mais il y a moins d’héroïne que dans différentes portions de la planète. »

Le site se trouvera dans un autre local, plus grand. Avec l’achalandage actuel à Cactus, les responsables estiment à dix le nombre de places d’injections en continu. Une infirmière, un intervenant et un pair ((personne qui consomme ou qui a déjà consommé, une personne dont le savoir expérientiel est utilisé pour intervenir d’une façon différente auprès des usagers) seront le trio de base qui assureront le bon déroulement des opérations au centre.

Soulignons que Cactus était un des premiers centres avec un programme d’échanges de seringues en Amérique du Nord, programme lancé en 1989.

Un danger pas tout à fait écarté

Pour Sandhia Vadlamudy, la situation du Fentanyl est dramatique au pays. « C’est une catastrophe humaine qui se passe au pays, des mortalités quasi quotidiennes à Vancouver, donc on est tous concernés par ça. Actuellement à Montréal, c’est sûr qu’on ne vit pas la même chose présentement…mais on ne se sent pas à l’abri. La présence de Fentanyl dans les substances qui sont consommées, pour l’instant, on n’a aucun contrôle! Le médicament lui-même est dangereux dans ce sens où il est très puissant, comparativement à l’héroïne, il est 100 fois plus puissant. Et souvent, il n’est pas acheté comme tel. C’est-à-dire que la personne qui acheté une substance ne demandera pas à son dealer ce médicament spécifiquement. Elle pense acheter un autre produit, qui est un type d’opioïde médicamenteux. Et, dans ce produit-là, a été mélangé du Fentanyl. Quand la personne consomme, si elle n’est pas au courant que s’est mélangé, elle va traiter la substance comme elle le fait normalement. Donc, va s’injecter une dose qu’elle juge normale pour elle, et ensuite, comme le contenu n’est pas ce qu’elle s’attendait, le risque de surdose est très important. Et c’est ce qui se passe actuellement. À Vancouver, ils ont accès à ce qu’on appelle un testing, et dans plus de 90% pour des cas actuellement, le testing est positif au Fentanyl. Mais on ne sait jamais dans quelle mesure. Est-ce que c’est 10, 30, 50%? Comme c’est fait dans un marché parallèle, on ne sait pas, c’est pas écrit sur l’étiquetage ! C’est tout aussi propice à une dépendance également. À Montréal, on se sent très concernés parce que ça peut arriver du jour au lendemain. »

Il faut en parler!

Même si elle est consciente qu’elle ne peut convaincre tout le monde du bien -fondé de ces centres, elle croit néanmoins que d’informer le public, c’est le sensibiliser peu à peu à cette crise de santé publique.

« Les personnes qui s’injectent des drogues font aussi partie des personnes les fortement marginalisées par la société en général. Ces personnes-là ont fait des mauvais choix dans la vie, faut qu’elles assument, etc. Nous, on ne porte pas ce discours-là. On pense que c’est un problème qui doit être envisagé par la lunette de la santé et des services sociaux, de dire la consommation existe dans notre société, les drogues sont présentes, il y a des souffrances humaines qui sont reliées à toutes sortes de trajectoires, dont la consommation par injection fait partie d’une de ces trajectoires-là, L’objectif, c’est d’être présent pour les personnes et de se dire quand on considère que chaque personne est importante, à partir de là on crée un lien et là on devient soutenant et aidant. »

« Tant que l’on rejette des portions de population, on contribue à maintenir et à amplifier le problème », ajoute-t-elle.

Ont-ils peur de vivre un changement de gouvernement, qui aurait alors des valeurs différentes sur le sujet? « Oui, dans la mesure où l’exemption est faîte sur une base annuelle, offerte par le gouvernement fédéral. On est vulnérables à un changement de gouvernement, qui ne porterait pas ces valeurs-là. Par contre, une fois ouverts et en activité, avec un budget donné par le Ministère de la Santé provinciale, on a une certaine sécurité. Malgré la saga judiciaire subie par Insite, ils ont opéré quand même en continu… »

L’ouverture des centres d’injections supervisées devrait avoir lieu au printemps 2017.

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À propos du journaliste

Émilie Descôteaux

Fanatique de voyages, de légendes urbaines, de documentaires sérieux et de télé-réalité contre-productive, Émilie s’intéresse à l’humain, aux sociétés qu’il habite et à toutes ses facettes, bonnes ou mauvaises.
Et surtout, par tout ce qui n’a pas été raconté par elle…encore.