Double diagnostic de l’infobésité

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René-Maxime Parent

« Selon les experts, l’humanité a créé plus d’informations au cours des deux dernières années que pendant toute son histoire », a affirmé Isabelle Carcassonne qui assure la coordination et le leadership marketing d’IBM Europe au webzine Branchez-Vous en 2013. L’infobésité semble un problème simple lorsqu’il ne s’agit que de supprimer des courriels, mais quand les politiciens sans servent pour prendre le pouvoir la surcharge de l’information devient un enjeu complexe.

Le professeur en journalisme, Jean-Hugues Roy et le professeur en communication sociale et publique, Alexandre Coutant de l’UQAM, rencontrés séparément, m’ont donné leur point de vue sur le fléau.

Qu’est-ce que l’infobésité ?

Jean-Hugues Roy : J’ai l’impression que ce qui pose problème maintenant c’est la désinformation, les fausses nouvelles causées par l’infobésité. Il y a aussi une crise de confiance du public envers les médias. Des médias comme Pieuvre.ca ont émergé en réponse à cette crise pour proposer autre chose, une nouvelle voie. J’ai toujours pensé que les nouvelles voies c’était une bonne chose pour les médias, mais leur multiplication peut causer une confusion dans le public pour savoir ce qui est vrai. L’infobésité c’est un ensemble de facteurs.

Alexandre Coutant : Un bon exemple c’est quand vous avez un problème de santé et vous regardez sur internet, dix minutes après vous avez toutes les maladies possibles. C’est angoissant et en même temps vous ne savez pas quoi faire. Il y a trop d’informations, des avis contradictoires, et ça enlève la fonction initiale de l’information qui est de nous guider pour agir. Avec le développement d’internet, il y a moins de « gatekeeper » (gens réputés responsables pour sélectionner l’information et pour vous la transmettre).

L’infobésité peut-elle s’appliquer à un autre médium, la télévision par exemple ?

JHR : Quand je travaillais à la chaîne d’information en continu RDI, on l’appelait la bête ! Une bête qu’il faut continuellement nourrir. Même quand il ne se passe rien, il faut raconter quelque chose. Il y a un vide à remplir. On crée un espace et il faut le remplir d’information. Ça s’est accéléré avec l’apparition d’internet, on pouvait s’informer en tout temps, de tous les sujets.

AC : Les gens qui zappent ne savent plus quoi choisir, il y a trop de choix. Par contre, les médias traditionnels ont déjà leurs « gatekeeper ». Le journaliste du Téléjournal 22 h à Radio-Canada a amassé suffisamment d’informations importantes pour que l’on considère que ce soit la une du jour. Ça fonctionne tant qu’on lui fait confiance, qu’on considère qu’il fait bien son travail de manière indépendante. Sur internet, il y a d’autres types de personnes qui décident de faire valoir telle information plutôt qu’une autre. C’est un changement important !

Quoi penser des médias traditionnels au temps du web ?

JHR : Il y a des gens qui sont méfiants du Journal de Montréal, mais ils ont une équipe d’enquête chevronnée. La Presse, les gens s’en méfient aussi parce qu’ils sont fédéralistes, mais malgré tout… ou des gens se méfient de Radio-Canada parce que c’est l’organe du fédéral, mais quand ils sortent des histoires comme KPMG la semaine dernière… on est content que ça existe ! Oui, il faut être critique envers les médias, mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Aussi, Facebook est en train de devenir le canal par lequel la majorité des Québécois s’informe. Alors, il y a plein de niaiseries sur ce média social, mais tout à coup il y a un article du Devoir, du Washington Post. Tout ça est à la même place, donc peut-être que pour les gens tout ça est égal.

AC : Les « gatekeeper » anciens apportent sur internet une légitimité. Si vous regardez Le Devoir en termes d’analyse réseau, ça reste une autorité qui balance l’information. En fait, le site est très près de sa version papier. La crise du journalisme nuit à la démocratie et c’est un moment pour les journalistes de réaffirmer leur profession. Un journaliste c’est un médiateur, il a ce rôle de sélection de l’information.

Comment expliquer cette fascination pour la désinformation ?

JHR : Ça fait partie de la vie. S’il y a de l’infobésité, ce n’est pas parce qu’il y a trop d’information, mais parce que c’est de la mauvaise. D’après une étude, il y aurait sept degrés de fausse information. Ça va de la parodie jusqu’à la propagande, des sites qui volontairement induisent les gens en erreur. Dans cette gradation, il y a les grands médias qui font des erreurs et bien souvent, ils les corrigent. L’infobésité, on pourrait penser que c’est quelqu’un qui consomme trop d’information, mais on devrait plutôt faire un parallèle avec la malbouffe.

AC : Sur un site comme Buzzfeed, il y a tellement de contenu qu’on pourrait y passer toute la journée puis s’intéresser à rien d’autre, ce qui nuit au vivre ensemble. Aussi, Facebook et Google voient quel type d’information vous aimez et ils vous renvoient le même type d’information. Le modèle derrière est publicitaire. Un effet de bulle se crée et vous n’allez être en contact qu’avec les opinions qui convergent avec les vôtres. Des études en psychologie ont démontré que ça renforce. Vous allez être moins susceptibles des gens qui pensent différemment de vous et perdre votre modération en devenant de plus en plus radicaux.

Comment gérer le surplus d’information ?

JHR : Je dis à mes étudiants de revenir à la source, quand tu vois quelque chose apparaître, une information passée, d’où ça vient ? Recule, retrouve l’origine de l’information. Même si le média est très crédible, s’ils ne mettent pas un hyperlien du rapport dont ils parlent… Ils mettent une statistique, va voir dans Statistiques Canada. C’est quoi les vrais chiffres ? Essaye de mettre plus de contexte. Aussi, le monde n’est pas « épais », le monde le voit quand un conglomérat essaye de mousser ses produits dans ses médias, comme faire la une du Journal de Montréal avec Star Académie.

AC : Je dis tout le temps à mes étudiants : Google vous donne le bouton « j’ai de la chance », c’est-à-dire je vais vous donner juste une seule réponse. Mais, pourquoi il ne vous donne pas aussi le bouton « regardez à la page 378 ». Si ça se trouve, il y a des informations intéressantes. Ce sont des choix que l’on fait en termes de sélection et de mise en avant de l’information. Le grand souci en ce moment c’est que comme on ne comprend pas comment ça fonctionne, il y a la possibilité de faire des effets de visibilité très forts. Les groupuscules extrémistes savent très bien qu’en se connectant les uns, les autres ils donneront l’impression d’un vrai engouement.

L’élection de Donald Trump a-t-elle été favorisée par la désinformation ?

JHR : Effectivement, son élection a été favorisée par le « bombardement » d’informations dans lequel on vit. Il en profite, puis en même temps il en émet lui-même de la fausse information. Quand on vérifie on s’attendait que ce qu’il a dit soit une niaiserie, puis il en dit une autre, on change d’accent. Il a très bien compris comment ça fonctionne, très habile.

AC : Ces mécanismes d’enfermement dans des bulles de radicalisation, oui, ça lui facilite le travail ça c’est sûr !

Que pensez-vous de l’idée que l’infobésité ne soit pas un phénomène nouveau dans l’histoire de l’humanité, qu’il se répète lorsqu’un nouveau support rend l’abondance apparente ?

JHR : Peut-être qu’il y a des parallèles historiques à faire avec l’élection de M. Trump. L’émergence des mouvements fascistes des années 1930 a coïncidé avec l’arrivée de la radio. C’était nouveau que chez soi on peut être informé de ce qui se passe dans le monde.

AC : Les économistes pensaient que l’information avait de la valeur, que c’était ce qui était rare. Pour Herbert Simon qui a gagné le prix Nobel dans les années 1970, ce n’était pas l’information qui était rare, mais l’attention que l’on va accorder à l’information. Tous les médias se sont organisés autour de cette idée-là.

Le problème actuel de l’infobésité marque-t-il une transition sociopolitique ?

JHR : J’ai plein de certitudes qui s’effondrent depuis les derniers six mois. J’ai toujours eu tendance à faire confiance au public, pensant qu’il ne tomberait jamais dans le panneau quand il verrait passer des fausses nouvelles, qu’il les détecterait, qu’il saurait voir qu’on lui tire la pipe, mais non !

AC : Ça m’a toujours frappé aux États-Unis quand on se balade, il y a plus de restaurants qui reproduisent ce moment des années 1950 que n’importe quel autre type de restaurant. La nostalgie est clairement une clé de lecture. Beaucoup de chercheurs ont écrit sur la collusion entre Hollywood et les affaires étrangères en tant qu’outils de « soft power », mais c’est clair que le cinéma ne joue plus ce rôle.

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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.