Déambulation dans les friches du monde

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Agence Science-Presse

Loin d’être une entité homogène, la ville recèle des espaces non déterminés et délaissés: des friches, des terrains vagues parfois sans nom, mais non sans identité. À propos du terrain vague, la coorganisatrice du colloque Imaginaire du terrain vague présenté lors du dernier congrès de l’Acfas, Élise Lepage, soutient que « c’est une sorte de trou noir du développement urbain, perçu comme une tumeur qui pourrait gagner le reste de la ville. Une sorte de « nowhere », un espace vide où se produit un phénomène de « dévoration » (comme dans dévorer) et qui pourrait bien être le centre du monde ».

Balançant entre dénominations péjoratives et invitation à la rêverie, le terrain vague prendrait le visage d’un lieu libre, inscrit dans le temps et où les usagers priment sur les gestionnaires. Ces terrains vagues offrent des endroits où tout paraît possible, à la mesure du Champ des possibles du quartier du Mile-End à Montréal, un espace approprié et mis en valeur par les citoyens.

Fruit de la rencontre entre un expert en biodiversité urbaine, Roger Latour, et une artiste, Émily Rose-Michaud, le site artistique a accouché d’un projet citoyen où se mêlent art et environnement et où fusent les rires d’enfants. Escargots à prendre dans les mains, arbres à grimper et petite colline à dévaler, les enfants s’approprient le lieu par le jeu sous les yeux bienveillants des animatrices de l’organisme communautaire Le lion et la souris.

« C’est un lieu d’aventures où les enfants peuvent jouer librement dehors, sans structures élaborées par les adultes dans l’optique de leur permettre d’explorer le jeu libre », présente la cofondatrice de Jouer Libre Montréal, Margaret Fraser. Ici, un carton suffit pour transformer le terrain vague en piste de décollage ou de courses automobiles.

Terrain vague et traces de finitude

L’espace urbain, qu’il soit à Barcelone, à Berlin ou à Beyrouth, varie entre terrain vague et interstice, des lieux toujours prêts à être colonisés, souligne la doctorante Yasmine Sinno dont la thèse portait sur l’étude du texte de Ignasi de l’architecte, la « bible » du terrain vague. « Les terrains vagues sont comme une fissure, un fragment des espaces qui font partie du tissu de la ville », relève-t-elle.

Ces espaces en friche contribuent à l’identité de la ville, avance même le designer et professeur de l’Institut de l’image de l’UQO, Jean-François Lacombe : « Nous avons besoin du terrain vague. C’est une dilatation de l’espace. Quais de gare, des chemins de traverse et lieux de pas perdus ; des lieux subversifs qui ne possèdent pas de fonction claire ». Loin d’être un espace indéfini, le lieu en friche possède un caractère riche d’espaces de rêves et des invitations à d’autres mondes possibles.

Ces lieux rassemblent des objets obsolètes, des vestiges et des mobiliers urbains sans objets. Ils reçoivent des détritus, sont garnis de graffitis et sont colonisés par les verges d’or et les bouleaux. « Notre société combat l’idée de vieillir. La ville moderne malgré ses monuments et les bâtiments patrimoniaux, célèbre le contemporain. Place aux meubles Ikea dont les nouveaux matériaux n’ont pas la même obsolescence que le bois et la pierre », relève le chercheur. Pourtant, il n’en restera plus rien sous l’emprise du temps comme le montre le terrain vague.

L’inspiration du vide

Ce sont souvent les artistes qui s’approprient les premiers le terrain vague. À titre d’exemple, la chercheuse Audrey Courdevylle-Vue du Laboratoire CALHISTE de l’Institut universitaire et technique de Valenciennes, en France, cite « la zone » de la capitale française qui constitue une bande de terrain vague proche des fortifications parisiennes.

Ce lieu de fantasme a été mis en chansons par Aristide Bruant et par Fréhel. « Cette zone domestique est un lieu paradoxal qui se transforme pour accueillir les familles, le jour, et les marginaux, la nuit », résume la chercheuse. En pourtour de la ville, les nombreux terrains vagues témoigneront aussi des transformations de la ville.

Le terrain vague symbolise pour la romancière Sarah Rocheville et professeure au département des lettres et communications à l’université de Sherbrooke, une clé de lecture. Plongée dans la trilogie 1Q84 de l’écrivain japonais d’Haruki Murakami, elle raconte à partir du passage où le protagoniste erre dans la ville des chats, un espace imaginaire et perturbant, où l’on ne peut pas s’empêcher de construire quelque chose et donc, faisant appel à la matérialisation du désir.

Un espace vide qui fait écho à l’espace lisse — opposé à l’espace strié — du philosophe Gilles Deleuze. « Le terrain vague est un espace lisse et insaisissable occupé par l’intensité et le vent. Un immense terrain, entre territoire et terreur, où plus on passe du temps, plus il change pour noyer les perspectives et nous permet d’accéder au sublime », analyse la jeune femme.

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