Cinémania – Marguerite et Julien: coûte que coûte

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Ce qui est intéressant avec la fascinante et talentueuse Valérie Donzelli, c’est que même dans ses essais moins réussis, elle persiste et s’offre une vision singulière du cinéma qui n’est pas fait pour plaire à tous les publics. Détesté à Cannes et voyant sa date de sortie repoussée dans son propre pays d’origine, ce long-métrage présenté lors du plus récent festival Cinémania de Montréal a néanmoins la capacité de faire battre les cœurs à ceux qui oseront s’y abandonner.

Fière représentante d’un cinéma post-Nouvelle Vague, Valérie Donzelli n’a que faire des conventions techniques ou scénaristiques alors qu’elle s’amuse autant dans les fonds que les formes. En s’attaquant à un sujet historique encore tabou aujourd’hui, elle délaisse les fantaisies littéraires pour tomber dans les anachronismes afin de transformer son regard sur l’inceste en une histoire d’amour qui transgresse les époques au nom de la passion.

C’est que l’amour inconditionnel est un sujet qui revient dans chacun de ses longs-métrages alors qu’elle utilise sa muse Jérémie Elkaïm pour mieux l’exprimer. Et si son type de jeu a une aura aussi singulière qu’un Louis Garrel par exemple, il faut le voir s’abandonner dans les bras de l’irrésistible Anaïs Demoustier pour comprendre qu’ici, le sang qui coule dans les veines de leurs personnages, le frère et la sœur de Ravalet, n’a aucune importance sur la nature de leurs émotions.

Bien sûr, au-delà des opposants typiques tel leur propre famille qui a de la difficulté à les comprendre, la société qui veut les condamner, la religion qui ne veut pas leur donner raison et le pays qui ne veut pas trop s’en mêler, il y en a tout plein d’autres de cette fable du 16e siècle qui pousse le spectateur à ne pas nécessairement se ranger du bon côté de l’adversité.

Bien sûr, certains verront ces prises de photos dignes d’une chasse à l’homme pour tabloïd, ces costumes non représentatifs, ces hélicoptères et autres fantaisies comme étant des distractions pour ne pas accorder trop d’attention au sort incestueux de l’histoire, mais la réalité est plutôt celle d’une cinéaste qui a un regard qui défie les obligations dites « logiques ». À l’instar du Marie Antoinette de Sofia Coppola qui a tout autant eu son lot de détracteurs avec sa musique non correspondante et ses fantasmes personnels, Donzelli trouve une passion qui bat au même rythme que l’univers de cette dernière lorsqu’il ne se retrouve pas contraint par la lassitude du quotidien.

Bien sûr, toutes les propositions ne sont pas nécessairement réussies, par exemple ces tentatives de plans fixes qui reprennent vie tels des tableaux d’époque ou cette narration qui se passe le flambeau, mais l’effort fait preuve d’une grande dévotion et d’une liberté qui vaut son pesant d’or. Avec une distribution aussi dévouée et un travail encore impeccable au niveau sonore, en plus d’une direction photo qui promet des images d’une grande beauté, il est difficile de résister. Spécialement lorsque la cinéaste reprend la sublime pièce Song for Bob de Nick Cave et Warren Ellis, tirée de la trame sonore de The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford qui parvient à rendre tout le pouvoir émotionnel que l’œuvre sait susciter.

Marguerite et Julien est donc pour un public averti et, bien sûr, pour les admirateurs de la première heure de l’artiste. Pour les autres, il faudra voir l’ensemble avec un grain de sel et apprécier cette œuvre pour ce qu’elle est, soit, qu’à l’image de son sujet, la cinéaste est prête à aller au bout de ses idées comme bon lui semble, coûte que coûte. Et cette liberté d’expression ne peut être qu’admirable, et souvent jouissive pour ceux qui sauront l’accepter.

7/10

Jusqu’à présent, Marguerite et Julien n’a pas encore de distributeur au Québec ce qui ne laisse pas présager une sortie prochaine. Néanmoins, ses deux précédents films, La guerre est déclarée et Main dans la main, appartiennent à Les Films Séville, sort qu’on pourrait lui espérer. Cependant, la mauvaise réputation de l’œuvre risque de le reléguer au même plan que son premier effort La reine des pommes, toujours inédit de ce côté de l’Amérique.

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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l’Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d’une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer.

En fait, s’il n’avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l’art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l’unanimité.

Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et…