FNC- Retour sur les Mille et Une Nuits de Gomes

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Anne Marie Piette

Construit sur le modèle des  Mille et Une Nuits sans en être une adaptation, le cinéaste portugais, et ex-critique de cinéma Miguel Gomes (Ce cher mois d’août, Tabou) a recueilli anecdotes et faits divers s’étant produits au Portugal entre août 2013 et juillet 2014. Les récits débités dans l’urgence et la survie depuis la bouche de Scheherazade décrivent le climat d’austérité qui aura largement contribué à appauvrir les conditions de vie des portugais. Avec son film fleuve en trois volumes: L’Inquiet, Le Désolé, puis L’Enchanté, entre fiction et documentaire, cohérence formelle et analogie visuelle, Gomes propose un cinéma engagé et fantastique.

Le roi perse Shahryar, cocufié, assassinera sa femme puis épousera chaque jour une nouvelle vierge qu’il fera assassiner au matin suivant la nuit de noces. Assouvissant ainsi sa rancune sans borne dans une vengeance misogyne sanglante illimité, il s’évitera désormais l’adultère potentiel des femmes qu’il juge toutes perfides. Scheherazade, sa nouvelle épouse et fille de son vizir, survivra au-delà de tout espoir en complotant avec sa soeur un stratagème aux airs de marathon qu’elle poursuivra pour Mille et Une Nuits: réciter jusqu’à l’aube des histoires passionnantes dont elle réservera systématiquement la conclusion au lendemain, réchappant ainsi à cette mort annoncée. Au bout de ces mille et une nuits, le roi amadoué lui reconnaîtra enfin les vertus de coeur et d’esprit lui méritant la fin de ce massacre, il fera le choix de la garder près de lui pour toujours. Ici, les éléments traditionnels du merveilleux ne sont pas au rendez-vous. La parfaite base cynique pour une variante à la Gomes, et autant de nuits blanches pour un peuple.

Sur le site internet du film, as 1001 noites, Gomes évoque le parallèle entre le livre et le film. « Dans le livre des Mille et Une Nuits, il est question d’histoires de rois et de princesses, de marchands et d’esclaves, de pêcheurs et de guerriers, de génie de la lampe et d’animaux qui parlent. Il y a des pauvres qui deviennent riches. Il y a des hommes puissants qui ont tout perdu en un clin d’œil. Certaines fables ont une valeur morale évidente et d’autres plus anarchiques semblent ne pas en contenir. Certains contes sont comiques, d’autres tragiques; il y a aussi des contes libertins et d’autres prudes… Ils ont presque tous une touche de surréalisme et un certain excès qui se matérialise dans la violence, l’érotisme et le sarcasme. Ils se produisent dans les villes du Moyen-Orient, de l’Inde, de l’Afrique du Nord, de la Chine … » Dans le film de Gomes, les histoires de Scheherazade se produisent au Portugal. Pas dans un Portugal de l’époque, mais dans le Portugal actuel, avec sa crise économique et sociale en ébullition comme trame de fond.

Volume 1. “L’Inquiet”, (O Inquieto )

La variété formelle à son meilleur.
Projet outrecuidant, Les Mille et Une Nuits et son pari audacieux de transposer par allégories la crise économique portugaise de 2013 sur six heures de projection débutera en images avec la fuite comique du réalisateur. “L’Inquiet” exprime à lui seul l’aspect affranchi et téméraire, l’univers créatif foisonnant et décalé d’un cinéma particulier à Gomes. Le plus épanoui des trois volumes réuni le meilleur du cinéma de Gomes, le caractère politique; cette proximité au peuple; cet amalgame de ressources narratives : la touche documentaire et fantaisiste que l’on avait apprécié dans Ce cher mois d’août; celle plus fictive et onirique qui avait fait le succès de Tabou; cette justesse dramatique un brin mélancolique et souvent franchement humoristique. Loin d’être une sinécure, Les Mille et Une Nuits est une expérience de cinéma singulière, hors des sentiers battus. Bijoux de la trilogie, le volume 1 est ponctué de moments cocasses, de parallèles étonnants et par moments franchement bouleversant.

«Ô Roi bienheureux, on raconte que dans un triste pays parmi les pays où l’on rêve de baleines et de sirènes, le chômage se répand. En certains endroits la forêt brûle la nuit malgré la pluie et en d’autres hommes et femmes trépignent d’impatience de se jeter à l’eau en plein hiver. Parfois, les animaux parlent, bien qu’il soit improbable qu’on les écoute. Dans ce pays où les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être, les hommes de pouvoir se promènent à dos de chameau et cachent une érection permanente et honteuse ; ils attendent qu’arrive enfin le moment de la collecte des impôts pour pouvoir payer un dit sorcier qui… » Et le jour venant à paraître, Schéhérazade se tait.

Le volume 2. Le Désolé (O Desolado)

Dans ce second volume, Scheherazade n’est plus qu’une voix off racontant «la désolation qui a gagné le cœur des humains». Moins documentaire, c’est l’élucubration chimérique totale. Le volume 2 emprunte un parcours plus accessible s’éloignant partiellement de son ton de départ. Le Désolé s’ouvre tel un western avec le récit de la Chronique de fugue de Simão sans tripes, celle-ci raconte l’histoire d’un assassin de femmes réfugié dans l’arrière-pays montagneux et désertique. Ce vieux caillou endurci, macho, misogyne, nous transporte dans son univers solitaire et dépravé, narguant la police sur quarante jours et jouissant d’une certaine aura de gloire.

Notre désolation se poursuivra réellement à l’écoute du récit Les Larmes de la juge. Gomes riposte lourdement de tous les faits divers glanés ici et là qui prendront place dans un antique amphithéâtre à ciel ouvert. Il sera question du jugement d’un vol de vaches qui dégénérera jusqu’à impliquer la majeure partie de l’assemblée. Corruption totale, mœurs légères, société pourrie. Gomes plaisante encore davantage s’il est possible avec pour entrée de jeux l’annonce de la perte de sa virginité d’une fille à sa mère, qui n’est autre que cette juge. Plans démesurés d’un pénis au repos dévasté par le sang puis de cuisses sanguinolentes, ce dépucelage ressemble plutôt à un carnage. Nous y sommes. Entre deux moments poétiques, le dialogue télépathique entre une vache et un olivier, ou le bleu profond de cette nuit judiciaire, le volume 2 racole avec un érotisme bien présent qui n’est pas immédiatement indispensable au déroulement des histoires, plus certainement indispensable à la survie de Scheherazade. Potentiel raccord logique au contexte original du livre dont les récits étaient souvent libertins, et aussi officieusement un hameçonnage benêt intemporel aidant le spectateur à poursuivre et patienter plus aisément d’un volume à un autre. Les Mille et Une Nuits, œuvre accessible, mais exigeante, n’exige t elle pas une concentration exemplaire de chaque instant… Ne dépend-elle pas d’abord de sa capacité à susciter l’intérêt viril pour créer l’attente anxieuse d’un volume à l’autre en parallèle à Scheherazade qui y doit sa survie et son triomphe…

Arrive le récit Les Maîtres de Dixie qui rehausse à lui seul le volume 2 dans une atmosphère à la facture plus documentaire et fraternelle, reflétant toujours la misère sociale, cette fois au cœur d’un complexe HLM. Dixie, petit cabot blanc ordinaire, du genre apprécié des mamies, sera relégué d’un maître à l’autre et servira de fil d’Ariane à l’histoire. Chaque propriétaire possède son lot de contraintes justifiant une déresponsabilisation de l’animal, mais Dixie d’un naturel enjoué et attachant comme le sont les chiens semble parfaitement adapté et résigné à son sort. Le portrait misérabiliste escompté se meut en un poignant épisode au relief boursouflé et à la sentimentalité transportée sous un nuage de boucane. Les “mal-aimés” de la vie se serrent les coudes dans un îlot de chaleur qui s’évapore jusqu’à l’obscurité morbide.

Ce second volet tour à tour inconfortable et grandiloquent, avec son humour sarcastique, ses pirouettes par moments décevantes, son émouvante poésie de bas étage, laisse une trace persistante dans les pensées. – « Quelles histoires ! C’est sûr qu’en continuant ainsi, ma fille va finir décapitée ! » pense le Grand Vizir, père de Schéhérazade, dans son palais de Bagdad.»

Le volume 3. “L’Enchanté” (O Encantado)

L’Enchanté vient clore ce feuilleton populaire, en marge de toute idée préconçue, un retour plus terre à terre dans la forme, mais aux thèmes les plus surprenants là encore. Un poil verbeux, le volume 3 exige une concentration de chaque instant avec ses multiples textes à lire à l’écran. Présenté dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma en version originale portugaise sous-titrée anglais, il n’était pas question de s’endormir, et pourtant il y eut des passages à vide sans pour autant nous en faire perdre le fil.

Entre Scheherazade (Crista Alfaiate) qui nous apparaît autrement plus libérée et voluptueuse, s’évadant quelques temps du palais, en voie de s’affranchir de ce contexte rigide et austère dans lequel elle progresse, baignant dans de jadis Calanques méditerranéennes, et le récit «Le chant enivrant des Pinsons», immersion improbable dans la communauté des «pinsonneurs», ces hommes organisant des concours de chants entre oiseaux, c’est l’envolée lyrique la plus déconcertante, composé de moments de sarcasmes et de douceurs, dans la subtilité. -«Ô Roi bienheureux, quarante ans après la Révolution des Œillets, dans les anciens bidonvilles de Lisbonne, il y avait une communauté d’hommes ensorcelés qui se dédiaient, avec passion et rigueur, à apprendre à chanter à leurs oiseaux… »

Présenté à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 2015, Les Mille et Une Nuits impressionnaient déjà les spectateurs de tout acabit avec son approche créative décomplexée, son appétit de fiction et sa trame documentaire. Le cinéma Portugais, entre cinéma national engagé politiquement et ouverture formaliste sur le monde, n’a cessé de chercher à se redéfinir. Avant-tout prédisposé au peuple, empathique, ayant un penchant pour le fado, la poésie et les fables; Miguel Gomes a grandi dans cette tradition, et est tombé dedans quand il était petit. En résulte cette matière primitive au charisme hétéroclite à la fois équivoque et aboutie.

Pour la dernière année et demi Scheherazade a récité chaque nuit durant pour le roi Shahryar. « Au mieux , ce que nous pouvons faire ici – et pour en finir, est de réitérer le principe fondamental qui guide le conteur : Ali Baba va t il être en mesure de s’échapper de la grotte avant que les 40 voleurs n’arrivent ? Le Portugal sera t il en mesure d’éviter un deuxième paquet d’aide internationale et revenir sur les marchés ?»
Miguel Gomes

Un mot sur la musique du film

Chez Gomes la musique et le cinéma sont des amis de cœur. Le morceau récurrent “Perfidia”, interprété tantôt par Los Panchos, tantôt par Phyllis Dillon, tantôt par Crista Alfaiate l’interprète de Scheherazade. “Fala”de Secos & Molhados; “Son Of A Gun” de Lee Hazlewood; “Lover Why” de Century; si l’on fait abstraction de la finale étrange, chorale d’enfant avec “Calling Occupants of Interplanetary Craft” de The Langley Schools Music Project; on a droit de bout en bout à une superbe soundtrack qui reste longuement en tête.

Sortie en salles le 18 décembre

*La deuxième partie du film, Le Désolé (O Desolado), est sélectionnée comme entrée portugaise pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère à la 88e cérémonie des Oscars qui aura lieu en 2016.

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Pieuvre.ca

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