Immersion(s) muséale(s)

Michel Alepins

Je me tiens au premier étage de la tour Eiffel, autour de moi je vois quelques montgolfières, pas très loin le pavillon du Canada de l’exposition universelle, quelques bâtiments dont le nom n’est plus à faire. En bas, c’est l’effervescence d’un Paris en pleine célébration du progrès. Ce sont les belles années du début du siècle dernier.

Photo: Musée de la civilisation de Québec

Photo: Musée de la civilisation de Québec

Évidemment, je ne me tenais pas réellement au-dessus de Paris, encore moins autour de 1900, mais à Québec dans une installation qui reproduit le premier étage de la fameuse tour au centre d’une œuvre qui propose le panorama qu’offrait la plus haute construction faite par l’homme à ce moment. Le dessin, noir sur blanc, laisse place à une part d’imagination et de liberté créatrice nourrie par quelques informations et une pièce classique dans les écouteurs. On ne s’y croirait pas, mais on s’y imagine et c’est encore mieux. Mais ce n’est que la fin du parcours.

L’une des premières pièces que nous rencontrons est « Les Halles » de Léon Lhermitte, une pièce gigantesque, par sa taille et par sa capacité à transmettre l’ambiance d’un marché bondé, chaotique et pourtant plein d’une beauté brute. Cette pièce à elle seule, spécialement restaurée pour l’exposition, vaut un certain détour.

Le Musée de la civilisation nous offre une exposition riche en œuvres et en artéfacts éclectiques qui ne se veut pas le catalogue d’un Paris disparu, mais l’expérience d’une grande époque. En marchant entre les premières voitures et motocyclettes, le mutoscope, le praxinoscope et le cinématographe des Lumières, les grandes avancées technologiques du moment et des pièces expérimentales de Rodin, il est difficile de ne pas se sentir en présence d’une résonance du passé. Que ce soit par la peinture, les dessins de cirque de Toulouse-Lautrec ou les robes de Mme Réjane ou Coquelin aîné, il semble que l’idée ne soit pas de faire de l’exposition une simple séance d’information didactique, mais plutôt une immersion dans cet univers à demi-exotique, reconstitué comme un casse-tête aux pièces manquantes dont les trous ne demandent qu’à être comblés par notre propre perception de ce que pouvait être le « gai Paris », Montmartre, l’exposition universelle de 1889 ou comment pouvait se dérouler une soirée au Lapin agile, au Chat Noir ou au Moulin Rouge.

Nous entrons dans une pièce, où nous attend Sarah Bernhard, étendue, dans un portrait plus grand que nature, le regard perçant et brûlant, à l’image de l’actrice, à côté de l’une de ses robes de spectacle. Et c’est peut-être cette image qui nous accompagne et le son de sa voix dans nos écouteurs, alors que l’on retourne surplomber un Paris qui n’est plus et qui pourtant, ne pourrait nous sembler plus vivant.

Pourquoi parler d’une exposition sur le Paris de 1889-1914 et d’une exposition sur l’histoire du jeu vidéo dans le même article? Est-ce que ces deux sujets ne sont pas à l’opposé l’un de l’autre? Au contraire. Paris en scène est une exposition immersive où les éléments sont balancés pour nourrir le visiteur plutôt que d’enfermer les connaissances dans des cases en le prenant trop par la main. Un concept avec lequel le jeu vidéo lutte depuis le début pour offrir cette expérience immersive, sans pour autant laisser le joueur trop libre et désorienté.

D’une manière totalement différente de la première, l’exposition sur le jeu vidéo offre aussi cette immersion aux visiteurs qui ont non seulement la possibilité de voir et de comprendre l’évolution du jeu vidéo, mais aussi de plonger à l’intérieur du jeu sur à peu près chaque console ayant marqué l’histoire vidéoludique. Quelques petits bijoux ornent le début de l’exposition, le premier à s’imposer à nous étant le fameux « Pong » passé à l’histoire comme étant le premier jeu vidéo. Notons cependant que bien caché derrière une vitrine, pour l’œil averti, se trouve une reproduction de la Brown Box, conçue entre 1950 et 1966 par M. Ralph Baer que l’on peut considérer comme le pionnier du jeu vidéo et signée de sa main. M. Baer a aujourd’hui 91 ans et a été reconnu par son entrée en 2010 au National Inventors Hall of Fame.

Pour les joueurs d’un certain âge (comme moi), vous trouverez à peu près toutes les consoles qui ont marqué, de près ou de loin, votre enfance (que ça soit l’Atari 2600 ou l’Odyssey 2) ainsi que quelques moments de frustration quand des joueurs « 3e génération » feront un commentaire sur ces merveilles technologiques qui ont accompagné votre enfance. Certains de ces jeunes seront au contraire fascinés voir les ancêtres de la Playstation 2 et de la Xbox 360. (Je n’ai pu m’empêcher de sourire quand j’ai entendu l’un d’eux se surprendre de l’absence de joystick sur la manette de Playstation 1).

 

Pour les autres, ceux qui ne sont ni joueurs ni parents de joueurs, vous trouverez peut-être tout de même fascinant de remonter le temps à travers l’électronique pour mieux comprendre un autre pan de la culture. L’exposition ne se limitant pas à la mise en place de consoles fonctionnelles, mais aussi dans la mise en relation de ses produits avec d’autres œuvres et produits, qu’ils soient cinématographiques ou sous forme de jouets ou de jeux de table. L’exposition réussit à remettre dans son contexte les influences sur le jeu vidéo (comme cette horreur qu’était le jeu E.T. inspiré du film à succès) ainsi que l’influence des jeux sur les autres médiums (on y voit d’ailleurs un jeu de table de Pac-Man qui éveillera probablement des souvenirs).

Malgré tout, l’exposition sur le jeu vidéo semble comporter des trous, dont l’absence de la Virtual Boy de Nintendo qui, malgré son échec lamentable, a été l’un des pas en avant les plus significatifs dans l’avènement de la 3D. Ces trous sont probablement dus au fait que l’art vidéoludique en est au début de sa reconnaissance en tant que produit autre que seulement commercial et que les Musées commencent à peine à s’y intéresser. Cette exposition vient d’ailleurs de Paris, ce qui offre un certain décalage et un certain exotisme pour les connaisseurs. Mais la glace étant brisée, l’on peut dire que le jeu a officiellement fait son entrée dans les musées québécois.

Dans ces deux « événements », l’on peut dire que le Musée de la civilisation tend vers l’immersion de ses visiteurs plutôt qu’à l’exposition à ses visiteurs offrant la possibilité au public de faire plus que voir et entendre, mais d’expérimenter et de l’inclure à l’intérieur de ses expositions.

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