Cinemania – Augustine: la mise en images d’une relation ambivalente

Émilie Plante

@EmilieJolie

À une époque où les femmes étaient le plus souvent considérées comme des êtres de moindre importance, l’hystérie, phénomène médical, fascinait leshommes qui voyaient en elles des bêtes de cirque ou des rats de laboratoire. C’est dans ce contexte que le professeur Charcot, père fondateur de la neurologie, a fait d’Augustine une de ses patientes hystériques privilégiées…

L’affiche du film

S’inspirant plus ou moins librement d’une histoire vraie, la réalisatrice Alice Winocour a situé son film à la fin du 19e siècle, dans un Paris bien scindé socialement et où les femmes étaient encarcanées, tantôt dans un corset et des convenances, tantôt dans leurs rôles très stéréotypés. À l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, un intrigant mal féminin est étudié par le professeur Charcot, qui, à l’aide de nombreux confrères, analyse froidement des centaines de femmes diagnostiquées comme hystériques.

Dans Augustine, on sent la fascination de la réalisatrice Alice Winocour pour les études de Charcot, qu’elle a méticuleusement étudiées. Dans son premier long-métrage, elle a surtout cherché à imaginer la relation qu’aurait pu entretenir le chercheur et une jeune patiente, d’abord cobaye médical, pour qui il développe, quelque peu malgré lui, une certaine attirance.

Dans cet univers que Winocour présente comme étant tout droit sorti d’un rêve étrange et qu’elle a cherché à filmer comme « un monde un peu fantasmé », les paysages brumeux et décors somptueux évoquent une atmosphère lyrique et ambiguë qui vient soutenir l’aspect tabou du sujet dont elle traite. À la Salpêtrière, ces femmes sont à la fois victimes et prisonnières de leurs corps, et ne saisissent pas ce qui leur arrive. Objets d’étude, soumises, on ne leur explique rien du mal dont elles souffrent. Elles sont auscultées, froidement inspectées, tripotées, manipulées dans tous les sens du terme, données à voir comme bêtes de foire sous couvert de la recherche médicale.

La force des acteurs

Vincent Lindon, qui personnifie le professeur Charcot, représente la figure paternelle par excellence qui, derrière une carapace assez endurcie et qui semble imperméable à ce qui se trame autour de lui, se cache un être doté de tendresse et fait de chair. Il est remarquable dans le rôle de celui qui tente de comprendre le mal dont souffre Augustine, mais se prend finalement à son propre jeu…

L’actrice et chanteuse Soko campe le personnage de la jeune servante avec un mélange de fraîcheur, de candeur et de rusticité. Elle a apparemment très fortement insisté pour obtenir le rôle d’Augustine. Et, franchement, son obstination est on ne peut plus bénéfique au film! Bien que le rôle qu’elle interprète soit exigeant sur les plans physique et psychologique, elle s’est donnée corps et âme à son personnage, troublant durant ses crises de « possession hystérique ».

Soulignons également la présence de Chiara Mastroianni, qui incarne Constance, l’épouse de Charcot, qu’elle interprète avec une grâce et une finesse naturelles, tout en faisant preuve d’une intimidante prestance.

Vraie maladie et sensualité refoulée

Les femmes que Winocour met en scène dans son film ne sont ni des sorcières ni des folles, mais des êtres malades, contraintes, tenues à l’écart de leur propre réalité par des hommes qui les dénudent et les observent. Ce voyeurisme se joue jusque dans la présentation de quelques figurantes qui sont de vraies malades et qui, dans des costumes d’époque, nous livrent des témoignages authentiques. L’effet est bluffant.

Augustine décrit également la prise de pouvoir d’une patiente sur son médecin, d’une jeune femme sans éducation sur un éminent professeur qui a trois fois son âge. Le film évoque la forte réciprocité de leurs liens : elle a besoin de lui pour guérir, il a besoin d’elle comme cas à exhiber devant ses confrères.

Tombant peu à peu sous l’emprise de cette patiente qui est son cobaye et peut-être aussi sa muse, Charcot nous apparaît graduellement comme étant lui aussi une sorte de cobaye, comme pris au piège par une passion refoulée. Winocour s’amuse à évoquer, tout au long du film, une sorte de désir latent qui se dessine entre les deux personnages.

D’ailleurs, la scène où Charcot tente de faire sortir Augustine de sa léthargie en la nourrissant à la cuillère pourrait être anodine, mais est empreinte d’une sensualité à peine voilée, d’une tension qui va atteindre son paroxysme à l’issue du film lorsqu’enfin, la jeune femme va s’émanciper. « Je suis guérie », lance-t-elle à ton thérapeute, au milieu d’une séance où elle va tout de même feindre de fausses convulsions pour éviter à Charcot de faire mauvaise figure devant les membres de l’académie médicale.

S’il manque un je-ne-sais-quoi au film pour en faire un véritable chef-d’œuvre, Augustine est, pour un premier long-métrage, un travail ambitieux et fort réussi. Fascinant, même si on devine assez rapidement le dénouement qu’aura cette histoire.

Dans la catégorie: Cinémania 2012CulturelFestival

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