Élections américaines – Débat vice-présidentiel: Biden par décision partagée
François Dominic Laramée
@FDLaramee
Énorme soupir de soulagement, dans le camp démocrate, après le débat de jeudi soir entre le vice-président sortant Joe Biden et son rival républicain, le représentant du Wisconsin Paul Ryan. Après la victoire claire et nette de Mitt Romney sur Barack Obama lors du premier débat présidentiel, qui avait relancé de façon spectaculaire une campagne républicaine que l’on croyait moribonde, il était crucial pour l’administration sortante de freiner l’élan de l’adversaire et de raviver l’enthousiasme de ses troupes inquiètes. Mission accomplie… Mais dont l’impact reste à démontrer.
Le contraste avec le premier débat présidentiel tenu la semaine dernière était frappant. Là où Barack Obama avait livré une performance si hésitante que le New Yorker publiait en couverture de son édition du week-end une caricature de Mitt Romney en train de débattre contre une chaise vide, Joe Biden n’a raté aucune occasion d’attaquer: la fameuse citation du 47% des Américains qui, selon Mitt Romney, refusent de prendre leurs responsabilités et vivent au crochet du gouvernement, est revenue sur le tapis à plusieurs reprises, tout comme les impopulaires baisses d’impôt pour les riches proposées par les Républicains et le flou créatif entourant les mesures que Romney et Ryan comptent prendre pour qu’elles ne provoquent pas une explosion du déficit. Agressif, Biden n’a pas hésité à qualifier les affirmations de son adversaire de mensonges, à l’interrompre à plusieurs reprises, et même à éclater de rire lorsque celui-ci commettait une entorse à la réalité – une attitude fortement décriée par les médias de droite mais qui a survolté la base démocrate démoralisée par la performance navrante du président la semaine dernière. Quant à Ryan, il s’est souvent contenté de répéter calmement les «talking points» républicains et d’esquiver les questions.
Ryan a aussi servi à Biden quelques ballons de plage en commettant des erreurs tactiques sidérantes. Difficile d’expliquer qu’il ait choisi d’attaquer le plan de stimulation de l’économie de l’administration Obama sans préparer une réponse adéquate à la contre-attaque (plus que prévisible) sur les lettres qu’il a lui-même fait parvenir à l’administration pour demander que des fonds tirés de ce programme soient assignés à des entreprises de son État. Autre étrange décision: référer à Mitt Romney comme un «gars d’automobile» («car guy») alors que c’est plutôt son père qui était président d’American Motors – et que Romney préférerait sûrement que les électeurs oublient qu’il a souhaité qu’on laisse Chrysler et General Motors faire faillite. Une référence aux politiques fiscales de l’administration Kennedy a permis à Biden une réplique cinglante («Oh, so now you’re Jack Kennedy?») qui rappelait de façon on ne peut plus directe le K.O. servi par Lloyd Bentsen à Dan Quayle, autre candidat vice-présidentiel républicain s’étant risqué à en appeler à la mémoire du président assassiné. La posture agressive de Ryan envers la Russie, qu’il a blâmée à au moins sept reprises pour la situation internationale tendue, constitue un choix pour le moins discutable dans un contexte où les Américains n’ont pas beaucoup d’appétit pour une autre guerre froide. Et surtout, pourquoi avoir choisi de tenter d’humaniser Mitt Romney en racontant l’histoire d’une famille éprouvée par un accident de la route alors que Biden a lui-même perdu sa première femme et sa fille dans un tel événement? Outre qu’il s’agit d’un manque de tact catastrophique, jamais Joe Biden n’est plus touchant que lorsqu’il parle de ses proches disparus et du temps qu’il consacre à réconforter ceux qui ont vécu des drames similaires… Pas sûr que Romney ait apprécié.
La modératrice du débat, Martha Raddatz, est une correspondante du réseau ABC à l’étranger. Pas étonnant, donc, qu’une bonne partie des questions ait porté sur la politique américaine face à la Libye, à l’Iran, à l’Afghanistan et à la Syrie. Et si la première question, qui portait sur la réponse incohérente de l’administration à l’attaque contre le consulat à Benghazi le mois dernier, a placé Biden dans l’eau chaude, les autres questions de politique étrangère lui ont permis de prendre le dessus, lui qui est un expert en la matière tandis que Ryan y est un néophyte. C’est cependant la question sur l’avortement qui semble avoir permis au vice-président de marquer le plus de points: la position très conservatrice du ticket républicain, qui souhaite criminaliser l’avortement sauf en cas de viol, d’inceste ou de danger pour la vie de la femme, a été très mal reçue par les électeurs qui participaient au sondage en direct de CNN, tandis que la réponse de Biden, qui accepte le dogme de l’Église catholique selon lequel la vie commence à la conception mais refuse d’imposer ses convictions religieuses aux autres, était beaucoup plus appréciée.
Ceci dit, les réactions «à chaud» sont partagées. Le sondage-éclair du réseau CBS, mené auprès d’électeurs indécis immédiatement après le débat, accordait la victoire à Biden par une forte marge, 50 pour cent contre 31. Les lecteurs du Huffington Post, après une heure de débat, lui donnaient une majorité des deux tiers. Et sur Twitter, les messages annonçant une victoire de Biden étaient 3,9 fois plus nombreux que ceux qui vantaient la performance de son adversaire.
Par contre, le sondage-éclair de CNN, mené auprès d’un échantillon d’électeurs divisé à peu près également entre démocrates, républicains et indépendants, accordait une courte victoire à Ryan, 48-44, soit un écart à l’intérieur de la marge d’erreur statistique. Influence des commentateurs du réseau, qui ont annoncé un match nul dès la fin du débat? Rejet de l’attitude trop arrogante de Biden? Préférence pour le calme de Ryan? Ou simple aberration statistique, compte tenu du fait que ce sondage contredit les autres? Difficile à dire. Difficile, aussi, d’évaluer l’impact de ce débat sur les intentions de vote. Mais chose certaine, après des chiffres encourageants sur le chômage, qui a baissé de 8,1 pour cent à 7,8 pour cent en septembre, la performance de Biden est exactement ce qu’il fallait pour raviver l’optimisme des démocrates – du moins jusqu’au prochain débat.
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