Paul Barbeau, sous le signe de l’audace

Anne Marie Piette

@AMPiette

J’ai rencontré Paul Barbeau dans un café de la rue Fairmount, à Montréal, afin de discuter de son premier film Après la neige. Il pleuvait des cordes cet après-midi là, voyageant malgré tout à bixi, je cherchais un stationnement attitré pour ce dernier; il me semblait bien qu’il y en avait un, plus au nord, sur St-Viateur. Remontant une rue transversale, un homme en imperméable bleu marche en direction opposée, comme j’aimerais lui demander s’il sait où se trouve la station bixi la plus proche, c’est justement Paul. Moment cocasse, nous nous saluons, là, trempés et en pleine rue, à quelques pas de notre lieu de rencontre. Cette entrée en matière à saveur quotidienne donnera le ton sur ce qui suivra : une discussion sympathique, en simplicité, soulignant au passage la générosité dans la qualité et la profondeur des propos, l’énergie agréable, l’authenticité apaisante de Paul Barbeau.

Paul Barbeau. Photo: Anne Marie Piette

D’entrée de jeu, je questionne Paul Barbeau sur la dimension autobiographique d’ Après la neige. Ancien producteur de clips à NuFilms, boite qui a dû fermer, en 2009; le scénario de son premier long métrage semble croiser irrésistiblement avec sa réalité. Paul voulait jouer sur le fait qu’il n’y avait pas de règles. «Tous les artistes projettent, je me demandais jusqu’à quel point j’avais le droit de faire une mise en contexte réaliste et auto-biographique et de tout de suite la quitter et aller dans la fiction.» Ainsi, Après la neige reste en majeure partie une œuvre de fiction. Déjà, le fils, Marc-Antoine (Émile Schneider-Vanier), adolescent blessé et distant dans le film, n’existe pas dans la vie du producteur-réalisateur. Même chose pour ce père déconnecté (Jean Larouche), vivant à l’hospice; là encore, il ne s’agit que pure fiction. «Mon père est droit comme une barre, il est en pleine santé, mon fils a huit ans, j’ai une super belle relation avec lui.»

Nous reparlons de l’échec de NuFilms. Comment Paul aura-t-il vécu cette transition, toujours en parallèle à son personnage de Simon, dans Après la neige. Paul dira «Je crois que pour beaucoup de gens, certainement moi en tout cas, quand ça ne va pas bien au travail, on a le réflexe de retomber sur des assises, de se demander c’est quoi nos bases, qui est de mon bord, qui sont mes alliés, qui sont mes amis, c’est qui ma famille, que me reste-t-il?», et de poursuivre sur cette lancée. «J’avais pleins d’idées de titres à part Après la Neige, comme Tu seras un homme, mais aussi On emmènera rien avec nous. C’est ce qui m’a frappé quand j’ai fermé ma boite, à quel point les choses bougent vite, elles se passent et se font tellement rapidement, alors qu’est-ce que tu peux faire dans ta vie qui se cristallise, qui est vraiment marquant?» Qu’est-ce qui reste, dis-je, comme pour confirmer. «Oui c’est ça, qu’est-ce qui reste, reprend-il. Est-ce qu’il y a même une seule chose qui reste? Même Après la neige, j’ai beau avoir mis beaucoup de moi dedans, est-ce que ça va vraiment rester? J’aimerais ça.»

La température extérieure se raccorde à l’ambiance d’Après la neige, film dépeignant justement le cycle des saisons, le temps qui passe doucement en apparence, rapidement en réalité. Parcelle d’éphémère. On en vient bien sûr à parler de cet aspect du film, établi d’emblée en préambule, alors qu’on peut lire : «Ce film est un hommage au temps du phonographe, des vinyles, et de la pellicule.» Barbeau admet l’aborder très en superficie, reste toutefois présente dans le film cette réalité de remiser la pellicule, de souligner sa fin, avec la numérisation qu’on en fait maintenant. Après la neige a d’ailleurs été tourné en Super 16mm. On parle de pellicule; Paul et son équipe ont décidé de tourner avec un asa Kodak qui permettait que l’image soit plus chaude, avec un cachet vintage«On aurait pu tourner en Fuji, on a choisi en Kodak, et cela sans savoir que six mois plus tard la Kodak allait faire faillite.» Clin d’œil à sa propre histoire, alors qu’il avait vu son chiffre d’affaire chuter de 85 pour cent en une année. Si, contrairement à son personnage de Simon, Paul n’aura pas vécu l’expérience des créanciers, il aura simplement mis la clé dans la porte. «Ça a été moins drastique que dans le film, moi c’était plus la chute d’avoir été au top, d’avoir fondé une compagnie». Je lui demande s’il fait aussi allusion à la régression de sa qualité de vie, au confort matériel. Paul, un petit éclat spécial dans les yeux et marquant une légère pause, réplique que non, il faisait allusion à la reconnaissance sociale que lui avait offerte son entreprise déchue.

Je fais le pont avec Reprise Films : une belle réussite. Paul Barbeau a fondé cette société, produisant des longs métrages de fiction, en 2010. Nous discutons entre-autres de Jo pour Jonathan (Maxime Giroux, 2011) mais également d’Avant que mon coeur bascule, le nouveau film de Sébastien Rose qui prendra l’affiche en Novembre prochain. «De Sébastien Rose, j’avais vu Le banquet (2008), j’avais adoré! Ce film m’avait coupé en deux. Un film sur la grève étudiante, les carré rouge monopolisant l’UQÀM, il y a cinq ans. Quand j’ai vu ce film là, je me suis dit, il y a de l’audace, je veux travailler avec des gens qui ont de l’audace. Très rapidement, Sébastien (Rose) m’est arrivé avec un scénario différent de sa filmographie habituelle. Un film qui parle de rédemption entre deux femmes. Les comédiens sont magnifiques. Leurs jeux est incroyable aussi.»

Paul parle de Reprise Films en termes de belles rencontres de la vie : «On dit souvent de quelqu’un ou d’une compagnie par rapport à ses choix créatifs «qu’il a du flair», honnêtement, je crois que c’est beaucoup plus une question de chance. Tout le monde a du talent, le milieu est hyper compétitif, donc oui c’est surtout une question de chance.»

Paul interprète le rôle de Simon, dans Après la neige. Son pseudo propre rôle, en fait. Cela n’était pourtant pas prévu. En effet, le comédien Louis-David Morasse devait à la base interpréter le personnage. «C’était vraiment pour des raisons économiques. Ça va juste faire parti d’une continuité, toute ma vie j’ai pris des risques, j’avais un comédien, prêt à tourner, ça aurait donné tellement un autre film, mais pour des raisons d’argent, ça n’a pas pu être possible. Deux saisons, deux villes, des figurants, un budget de 150 000$ en 16 mm.»

Un producteur est souvent vu comme quelqu’un de pragmatique, il doit planifier, être stratégique. Des gens ont dit à Paul Barbeau qu’il « était fou » d’avoir fait Après la neige. Pour lui, il s’agit d’un très beau compliment. «Ce projet, j’étais obligé de le faire, il brûlait en moi.» Paul avait l’idée de ce film depuis quelques années, et six mois auront suffit à le mettre au monde, dès l’instant où il en aura entamé la pré-production. «Je travaillais jour et nuit, je devais maintenir mes activités à titre de producteur, c’est souvent comme ça dans notre métier on doit faire deux trois choses en même temps pour survivre. Pendant ce temps là, il y a les enfants, je suis marié, ma femme a deux filles, mon garçon. J’ai des factures à payer, faut que je travaille.» Caresse-t-il l’envie de réaliser encore? «Honnêtement ça va me prendre un autre coup comme celui-là, impulsif. J’étais en psychose quand j’ai fait ce film là, dans le sens où je sais qu’il y a du monde qui prennent des drogues pour ce mettre dans certains états, moi juste par l’adrénaline puis une urgence, j’étais dans cet état.» Cependant, jouer, jamais plus, non pas qu’il n’apprécie pas sa performance d’acteur, mais bien car ça diluerait son geste, primitif. Il tient à marquer son film, à lui donner une unicité cohérente.

Après la neige, film «fragile». Habituellement, à titre de producteur, Paul fait des démarches très confiantes, tandis qu’il aura fait son film à fleur de peau, avec des instincts, de l’émotion brute, de façon très farouche, névrosée, dira-t-il. Il dira aussi «mais tu sais, ça ne devrait pas être ça l’art, il y a juste au cinéma que t’attends deux, trois, quatre, voir cinq ans pour faire des films, tu attends les collaborateurs, tu attends que telle personne soit disponible. Mais peins quand t’as envie de peindre! Peins tout de suite! Comment ça ne pourrait pas faire une meilleure œuvre?». Le producteur-réalisateur, endossant mal les étiquettes, considère malgré tout que les deux processus fonctionnent pour lui, tandis qu’il travaille justement sur un nouveau projet d’écriture. «C’est bien de retravailler un scénario, sans coins ronds, mais d’autres gens vont préférer un scénario plus fragile, avec des défauts, à un scénario parfait, aseptisé.»

Le titre Après la neige appelle au printemps, à la naissance, et selon son créateur, signifie surtout «après la mort». Paul Barbeau a vécu une dichotomie avant/après NuFilms, il espère que dans ce qu’il appelle la «deuxième partie» de sa vie, il pourra se lancer, confie-t-il. Regrette-t-il son ancienne vie?«Je ne regrette pas ce qui a été nécessaire pour arriver là où je suis rendu, mais je me suis beaucoup censuré, autoparalisé, j’ai eu peur de l’opinion des gens, (…) quand t’es « fou », au contraire, tu fais tes affaires et justement tu t’en fous du jugement des autres. Le film en dit déjà beaucoup sur moi, le milieu du cinéma au Québec, c’est quand même un petit milieu, tout le monde se connait, bien souvent tout le monde a déjà une perception préétablie, il y a même des gens qui ne me connaissent pas et qui ont une opinion sur moi, et si je peux mettre à mort une telle perception pour en incarner une nouvelle, c’est mission accomplie avec ce film.»

Paul Barbeau a-t-il des comptes à rendre avec Après la neige? «Je n’ai pas de comptes à rendre, je suis un peu tanné des mythes, du stigmatisme, des clichés du producteur, ça me gosse.» Nous en venons à parler du milieu de la production, d’une certaine misère ou d’un côté ardu dans le cinéma d’auteur, faisant un crochet passager sur ces cas de suicides reliés au sujet: d’abord le grand Tony Scott, mieux connu comme réalisateur, mais également producteur, en passant par le film Le père de mes enfants, de Mia Hansen-Løve (2009), retraçant le suicide tragique de Humbert Balsan, producteur indépendant. Puis, Marcel Simard, des Productions Virage, qui s’est suicidé quelque temps après avoir annoncé la mise en faillite de sa société de production, ici à Montréal. Paul reprendra «Des fois je trouve qu’il y a des perceptions, on y va gras, on est pas nuancés, on veut tout mettre dans des catégories, (…) moi ce que je revendique c’est mon droit en tant qu’être humain à m’exprimer! Tout ce que je veux, c’est tuer ce besoin de catégoriser qu’ont les gens. Et si les gens ne savent jamais à quoi s’attendre avec moi, je vais être bien content de ça aussi.»

Des 45 minutes qu’aura duré notre entretient, le mot audace est probablement celui qui aura été exprimé le plus souvent. Paul Barbeau vit d’audace, aime l’audace, est audacieux. Son film, Après la neige, est en salle depuis le 21 septembre. À voir!

Dans la catégorie: Culturel

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