Elena, existences parallèles

Anne-Marie Piette

Le cinéaste russe Andreï Zviaguintsev revient avec un autre drame de mœurs, mais romps avec l’intemporalité de ces deux précédents films (Le retour, Le bannissement) pour s’installer dans une russie contemporaine pour son dernier né, Elena, qui a remporté le Prix spécial du jury – sélection Un certain regard – lors du Festival de Cannes, édition 2011.

L’affiche du film

Plan fixe interminable et magnifique sur une branche d’arbre, à l’aube. «Interminable et magnifique» pourrait presque résumer ce film. Après trois minutes d’une fixité placide, on croyait avoir bien enregistré ce plan d’une branche d’arbre qui nous toise. On avait vu le balcon donnant sur cet opulent logement, les minces rayons d’un soleil encore timide qui progressivement devenaient plus confiants, quand tout à coup on l’aperçu, l’oiseau, niché là doucement, dans l’arbre. Depuis quand y était-il? Ainsi donc on ne voit pas tout, on doit regarder plus longtemps, plus scrupuleusement, chaque chose, chaque situation, dans une vie où tout bouge si vite, constamment.

Elena (Nadezhda Markina) se réveille, le corps lourd, dodu, dans un somptueux appartement de la classe huppée. Son mari Vladimir (Andrey Smirnov), riche, ex scientifique ayant fait fortune dans les affaires après l’effondrement de l’Union Soviétique, est un homme digne et froid aux airs de Balthus qui aurait pris quelques livres supplémentaires.

L’austérité de l’homme, sa dignité, est rompue par cette attitude infantilisée au sein de l’intimité de son couple. Elena, ancienne infirmière, le torche pour ainsi dire constamment. Dès le réveil, au matin, en ouvrant les rideaux pour laisser au monarque le soin de se réveiller en douceur; au soir, en éteignant la télévision, laissée ouverte dans la chambre, en débarrassant son mari du livre qu’il tient encore à la main, endormi bouche grande ouverte. Un couple à la vie sexuelle aléatoire et hygiénique, doublée d’un attachement sincère tenant de lointains souvenirs ayant forgés une dynamique d’amour sécuritaire, quotidienne, nous semble davantage une sorte de contrat de fin de vie, plutôt qu’un amour véritable. Lui bien dorloté par son infirmière particulière, elle protégée, logée et nourrie.

Elena a un fils d’une relation précédente, un procrastinateur-né, père de deux garçons, (un bébé et un adolescent aux portes de sa vie d’adulte), comptant bien sur la fortune de son beau-père pour régler sa situation de vie précaire et plus particulièrement pour obtenir du financement pour les études supérieures de son adolescent. Vladimir a déjà donné et ne compte pas revenir sur sa décision de prodiguer à son beau-fils par alliance l’occasion de se prendre en main et de se botter le cul à subvenir lui-même aux besoins des siens.

Vladimir a également une fille d’une union précédente, et pas n’importe laquelle, une anarchiste féministe, une femme fantaisiste et libre, à la langue aiguisée, aux propos croustillants, savoureux, à la répartie franche et directe. Une belle-fille qui, classique, aimera plus ou moins sa belle-mère, la jugeant trop ceci, pas assez cela, et bien décidée à faire valoir ses intérêts auprès de son père.

Lorsque Vladimir sera hospitalisé pour un infarctus, nous aurons d’ailleurs droit à un excellent dialogue entre père et fille, coup de fouet à ce ronronnement cinématographique devenant par moments lassant. Cette femme est inspirante et elle saura inspirer son père qui dans les circonstances se questionne sur la nécessité de rédiger son testament.

Le film est amorcé autour de cette dualité entre les intérêts de la belle-fille, le positionnement ferme de Vladimir, versus la précarité dans laquelle se voit confinée la famille d’Elena, leur besoin financier criant, et Elena elle-même qui n’oublie pas ses origines modestes et qui croit fermement dans son obligation à aider les siens à s’élever socialement. Du moins à offrir une chance à son petit-fils de faire des études convenables.

Elena, femme sainte, dévouée, immaculée, goûtera aux relents suris du complot, sa détermination la maniant d’abord subtilement puis gravement vers une conduite toute tracée qui permettra au spectateur de découvrir une autre facette d’elle-même.

C’est lorsque l’un de ses proches est décédé, laissant la famille perplexe sur les causes de la mort, qu’est venu l’idée du scénario d’Elena à son réalisateur Andreï Zviaguintsev. Le reste n’est que pure imagination.

Cette scène où Elena est en visite chez son fils dans leur misérable logement d’une banlieue de Moscou, où une coupure d’électricité les laissera tous dans l’obscurité, devait d’abord servir de fin au récit. Initialement le scénario se terminant ainsi avec la cage d’escalier de l’appartement du fils. Andreï Zviaguintsev raconte :« (…) Sergueï sort sur le palier et (…) on lui dit que c’est coupé dans tout le quartier. Il y avait une réplique alors qui disait : « Dans le monde entier ! » Puis la lumière revenait, chacun rentrait chez soi, le silence se faisait et nous restions sur ce palier, la caméra avançant vers le compteur d’électricité tournant sur lui-même comme la roue de la vie. Et le film se terminait sur ce plan. Moi, je sentais qu’il manquait quelque chose, qu’il fallait que quelque chose se passe encore. »

Or, après coup, cette vision initiale aurait dût être respectée, elle avait une saveur métaphorique plus forte et laissait de la marge au spectateur. Ce film un peu maladroit, un peu gauche, à la facture très léchée, manque de nuances, manque de sorties de secours. Bien que sa lenteur nous laisse tout le temps de bien assimiler les événements et de laisser s’installer sans perturbations la cohérence et la direction du discours narratif, le manque de rebonds, le manque de zones de floues, devient d’abord hypnotisant pour ne pas dire gazant, ensuite, il empêche toute forme d’interaction avec le public. On reçoit, mais on encaisse pas vraiment. Une fin mystérieuse, aux teintes moralisatrices soft, avec des allusions au karma, à la spiritualité, aurait eu plus d’impact que celle démontrant banalement la réalité et la dualité des classes sociales, mépris inhérent à un bris de communication, ne se résignant que dans le sexe ou dans le meurtre.

Un petit plus surprenant; cette musique de Philip Glass, normalement geignarde et sensible, nous semble cette fois juste et parfaitement adéquate mixée à son meilleur sur des plans-séquences contemplatifs des déplacements quotidiens de chacun, dans une tension dramatique sous-jacente qui ne saurait tarder à surgir. La beauté des images d’Elena et la justesse de sa thématique musicale redressent à elles-seules toutes les autres facettes plus ou moins maitrisées. Il n’en reste qu’Elena ne surprend pas outre-mesure, et que l’épilogue de cette situation aux abords banale était presque aussi prévisible que la présence d’Anarchopanda à une manif de nuit.

Elena, en salles le vendredi 31 août au cinéma Excentris.

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