The Oatmeal contre FunnyJunk : tout le monde gagne, tout le monde perd
Hugo Prévost
Peut-on retirer une poursuite… et déclarer victoire malgré tout? Il semble bien que cela soit possible; c’est du moins ce qu’a accompli le désormais célèbre avocat américain Charles Carreon, dans une affaire qui l’a opposé au dessinateur web Matthew Inman, alias The Oatmeal. L’affaire aura montré les dessous parfois peu reluisants du droit en matière numérique aux États-Unis, un aspect sombre qui pourrait bien se transporter au Canada si Ottawa continue de resserrer ses normes en matière de protection de la propriété intellectuelle en ligne.
L’histoire a fait grand bruit sur Internet : Matthew Inman a découvert, il y a plus d’un an, que l’agrégateur FunnyJunk.com s’appropriait son contenu tout en retirant son nom de ses oeuvres, en plus de récolter des revenus publicitaires par la bande. Il contacte alors FunnyJunk et demande le retrait de ses dessins, ce qui n’est réalisé qu’à moitié. Une bande dessinée bien sentie plus tard, il laisse tomber le tout, convaincu que les administrateurs de FunnyJunk continueraient simplement qu’à engranger quelques sous sur son dos. Après tout, l’affaire ne méritait pas d’aller jusqu’en cour, non?
Surprise! Il y a quelques semaines de cela, M. Inman reçoit un avis de poursuite de la part de FunnyJunk pour un montant de 20 000 $ US. La raison? Propos incorrects, diffamation et autres dommages moraux à FunnyJunk en lien avec la bande dessinée quelque peu caustique de M. Inman destinée à l’agrégateur de contenu rigolo. À cet instant, l’affaire prend un tournant plus qu’étrange – et hilarant. The Oatmeal riposte non seulement en démentant les accusations (l’ironie est délicieuse : se faire poursuivre par les gens qui volent votre travail), mais en annonçant qu’il récoltera certainement 20 000 $ US, mais pour les verser à deux organismes caritatifs, la National Wildlife Association et l’American Cancer Society.
En quelques jours, M. Inman récolte tout d’abord la somme voulue (en quelques heures seulement), puis ce montant grimpe, grimpe, grimpe… jusqu’à atteindre, puis dépasser les 200 000 $ US, démontrant sans aucun doute la puissance de la mobilisation en ligne. Celle-ci a malheureusement aussi ses mauvais côtés : le site Internet de l’avocat de FunnyJunk, Me Carreon, est victime d’attaques informatiques, il est inondé de courriels haineux, voire d’appels personnels menaçants. L’oeuvre de farceurs mal intentionnés, certainement, mais le tout est suffisant pour que l’avocat se tienne tranquille…
En fait, c’est exactement l’inverse qui se produit : Charles Carreon dépose une poursuite personnelle contre M. Inman, mais aussi contre les deux organismes et contre le site Internet, IndieGoGo, qui facilite la récolte de fonds. Sur le web, les commentateurs se déchaînent, mélangeant incompréhension et hilarité. Le ton monte du côté des Carreon; des Carreon, oui, parce que l’épouse de l’avocat entre dans la danse, qualifiant M. Inman et ses partisans de suppôts de Satan, de terroristes, d’homosexuels, de nazis…
Revirement de situation, en début de semaine, alors que la poursuite est abandonnée, avec un retentissant « Mission accomplie! » de la part de l’avocat – non sans rappeler un certain président américain… Selon Ars Technica, toutefois, une nouvelle poursuite pourrait survenir à tout instant. Quant à M. Inman, hé bien, il a bien sûr remis l’argent aux deux organismes caritatifs, non sans avoir retiré ses propres fonds de la banque pour les photographier et envoyer le tout sur le web, histoire de savourer un peu plus sa victoire.
Mais s’agit-il vraiment d’une victoire, pour une partie ou pour l’autre? L’affaire démontre clairement que le domaine du droit en ligne est un véritable casse-tête. Le système juridique américain est complexe, certes, mais de telles poursuites pourraient également survenir, particulièrement si le gouvernement fédéral va de l’avant avec son idée de copier le modèle de protection américain pour les droits de propriété intellectuelle en ligne. À quand la première poursuite canadienne pour avoir signalé un vol de contenu sur le web?
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