L’amour, anyways

Anne-Marie Piette

Une première mondiale à l’Impérial lundi dernier, sous le couvert de l’embargo. Présenté ce soir dans la catégorie Un certain regard à Cannes, et prenant également l’affiche dès aujourd’hui dans les salles de cinéma du Québec, si Xavier Dolan semblait connaître le titre de son film Laurence Anyways avant même de l’avoir entièrement écrit, c’est probablement qu’il avait trouvé ce timbre particulier qu’il souhaitait donner à tout le reste: à savoir de la gueule, de la verve, du punch, du rythme, et un certain mystère, émanant d’une rumeur, longuement attendue. De cette montée modelée du désir public naît parfois des attentes grandioses, pour une finale intimiste, créative, et audacieuse, aux intentions toutefois quelque peu surexcitées, cherchant souvent ses marques dans l’abondance, et rabattant parfois à l’arrière plan les dimensions plus subtiles et pleinement senties, pourtant fort intéressantes.

Fred Delair (Suzanne Clément) et Laurence Alia (Melvil Poupaud) forment un couple. Un couple trouvant toute sa crédibilité et son authenticité non pas tant dans la passion vibrante et transcendante qu’il souhaiterait suggérer à l’écran que dans une excentricité toute compatible, une fusion charismatique sincère voir touchante, dénuée de fards excessifs, et ce malgré les looks bigarrés de la fin des années 80 et du tournant des années 90.

Après quelques années de relation, Laurence ressent le besoin d’être intègre et exprime à Fred son désir de devenir une femme. Aucun indice préalable traînant, le propos lancé tel quel, et l’histoire vite imbriquée, c’est dans le présent que se trame l’action de ce film. Un présent étiré, par moments projeté en arrière de quelques mois, ou encore en avant de quelques années, mais au restant fixé dans un présent concret.

Melvil Poupaud enrobe très bien sa prétention féminine. La recherche d’un style personnel loin des poupées grotesques ou des accoutrements vulgaires aide aussi à considérer l’initiative comme étant vraie. Pourtant, cette façon particulière d’être femme dans un corps d’homme le laisse dans une androgynie non déplaisante et aucunement délesté de sa masculinité. Melvil Poupaud transpire encore le mâle avec ou sans perruque. Toujours est-il que de cette progression féminine, nous ne ressentons pas tant les contraintes. Il faut les soupeser, c’est le personnage de Fred, généreuse et diplomate, qui nous y aidera. Au-delà de cette chevelure rouge et rasée sur les côtés, Fred a quant à elle un je ne sais quoi de masculin, n’enlevant rien non plus à sa féminité. Un beau miroir, ces deux là.

Fred et Laurence forment ainsi un flamboyant couple «objet de curiosité», et non pas qu’après la métamorphose de Laurence, dès le début, ce composite romanesque, plein d’humour et de tendresse, nous fera par moments vaguement penser à la dynamique d’une Kate Winslet et d’un Jim Carrey, dans un lointain Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Assez drôlement également, l’univers fantasmagorique et éclaté qu’offre ici Xavier Dolan, de ces vêtements tombants du ciel, de cette pluie graphique, de ces costumes extravagants et de ces coiffures empruntées à Star Trek, découlera également cette impression de «performeur-réalisateur», et de nouveau cette vague allusion à un Gondry junior. À un Dolan Gondry. À un hybride du genre. À une recherche ludique et à un bricolage poétique et cinématographique.


Rencontré plus tôt en entrevue, on questionnait justement Xavier Dolan sur ses influences cinématographiques, il ne fût nullement question de Gondry, pour lui non pas tant de références strictement cinématographiques que de stimulations plurielles et variées: littéraires, musicales, photographiques. Dolan s’abreuve ainsi de sources éclectiques constantes. Et comment aura-t-il vécu cette première expérience de réalisateur sans être lui-même mis en scène à titre d’acteur pour son troisième long métrage? Davantage d’énergie dans les aspects techniques, dans l’image, sans adopter une approche de réalisation nouvelle en soit. Le précoce et talentueux réalisateur aux multiples casquettes aura été également scénariste, impliqué aux costumes, mais aussi monteur sur Laurence Anyways. Son montage, fluide et original, opère un ensemble stimulant pour le spectateur. L’affiche, une autre création de Dolan, et sa typographie à empattement élégante, est également réussie. Il y a quelque chose de vivifiant à cette polyvalence artistique, dans une société où l’on est trop souvent appelé et encouragé à se spécialiser dans une seule branche, des artistes comme Dolan viennent ébranler ces certitudes et ouvrent la voie à tous ces «monstres pluriformes».



Un hic, c’est cette trame musicale trop costaude, quasi omniprésente… Laurence Anyways se déroule sur dix années, précisément de 1989 à 1999, c’est pour ainsi dire toutes les nineties que l’on se remémore, tant en flash back modes que musicaux. Julie Masse, Mitsou, Jean Leloup, Céline Dion, et encore, des hits anglophones. Les pièces choisies, la trame sonore, partie intégrante d’une œuvre vibrante de qualité, peut rapidement tomber dans le vidéoclip et surenchérir les émotions véhiculées de façon racoleuse, c’est ce qui se passe ici, par association. Nostalgie tantôt charmante, tantôt agaçante, magique ou tangible, au départ agréable, puis trop et à l’excès. En ce sens, c’est ici peut-être plus qu’ailleurs que l’on pourra constater un manque de recule de la part du jeune cinéaste. Clin d’œil cocasse tout de même à ce passage où colle ce vieux tube de Céline Dion. La chanson populaire, nous entraînant frénétiquement vers l’apogée de cette voix unique et stridente connue de tous, sera coupée pile au moment du refrain… Question d’hygiène de l’esprit, nous imaginons fort bien que le public entier de l’Impérial aura possiblement et dans un effort réfréné contenu l’envie de chanter à tue-tête la suite bien connue des paroles, se résignant tant bien que mal à le faire en solo dans sa propre tête.

Dit-on que l’amour ne suffit pas toujours, le couple «objet de curiosité» prendra alors tout son sens quand Fred ne pourra bientôt plus assumer ces regards, ces jugements, muets ou directs, ne pouvant plus démêler ses propres sentiments pour ce conjoint transgenre. Suzanne Clément offre dans Laurence Anyways une interprétation resserrée, intime, et intense. Une agressivité dans le jeux et des nuances d’émotions attachantes. Xavier Dolan est le premier à dire que son dernier enfant né est aussi un film d’acteurs. Le casting, pertinent dans l’ensemble, à quelques exceptions près, rassemble une brochette impressionnante de talents: Nathalie Baye, formidable en mère désengagée, Monia Chokri en sœur contestataire, Catherine Bégin exubérante en Mamy Rose, Denise Filliatrault en waitress trop curieuse. Laurence Anyways est aussi bien garni qu’une tablée des fêtes: on s’y vautre grassement par endroits, chétivement à d’autres, et on reste aussi sur sa faim, pour un résultat final atténué, mais non pas dénué de moments forts.

Sans avoir la nette intention de faire des liens benêts avec Cannes, il est indéniable que Xavier Dolan porte réellement un certain regard avec Laurence Anyways. Ne cherchant ni à démystifier les changements physiques encourus par la transsexualité ni à en faire un pseudo documentaire aux détails croustillants, Laurence Anyways est plutôt une fiction romantique tournée sur l’état d’âme et les limites des uns et des autres. Un questionnement de mœurs, de mixité, mais avant tout une histoire d’amour, possible ou impossible. Là est la question.

La portée du film se trouvant rehaussée dans ses détails, l’introduction du film et ses gros plans de voyeurs et voyeuses, cette femme mystérieuse offrant son dos et sa chevelure dans un relent de fumée, cette scène hystérique au restaurant, ce père scotché devant le téléviseur, ce dialogue émouvant, d’une discussion téléphonique entre le fils et la mère, sont des exemples de moments forts encore imprégnés dans nos esprits, quatre jours après le visionnement.

Si Xavier Dolan semblait connaître le titre de son film Laurence Anyways avant même de l’avoir entièrement écrit, c’est peut-être qu’il avait déjà pensé à cette petite «mise en scène frisée», dévoilant au spectateur la rencontre initiale des deux prospects. Le titre du film devenant le propos du sujet principal… «Dans tous les cas», à voir, ou à vous de voir!

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