Chambre américaine des représentants : l’héritage d’Elbridge Gerry
François Dominic Laramée
Elbridge Gerry, ancien gouverneur du Massachusetts et cinquième vice-président des États-Unis, est mort depuis près de deux siècles. Pourtant, si l’on désire comprendre la dynamique de l’élection à la Chambre des représentants qui aura lieu en novembre prochain, il faut absolument parler de lui et de son «invention» la plus célèbre, le «gerrymander», qui permet de prédire à l’avance l’issue de la plupart des élections locales – et ce, avant même de connaître l’identité des candidats.
Si vous croyez que les politiciens sont impopulaires au Canada, vous n’avez rien vu. Selon un sondage Rasmussen publié le 4 mai dernier, à peine huit pour cent de la population américaine considère que les membres du Congrès font un travail de bonne ou d’excellente qualité, un record de tous les temps en matière d’impopularité d’autant plus honteux qu’une autre enquête, l’automne dernier, accordait des taux d’approbation plus élevés à la polygamie (11 pour cent), à l’adoption du communisme (11 pour cent) et même au désastre pétrolier dans le Golfe du Mexique (16 pour cent)!
Cette insatisfaction à l’endroit des politiciens, même si elle atteint des sommets, n’a rien de nouveau. Et pourtant, les représentants en exercice qui tentent de se faire réélire y parviennent avec une facilité déconcertante: au cours des huit dernières élections, celle de 2010 a été la seule où le taux de réélection a chuté sous la barre des… 94 pour cent. Certes, les représentants en exercice bénéficient de multiples avantages: notoriété auprès de l’électorat, caisse électorale garnie plus généreusement et plus vite, etc. Mais l’avantage le plus considérable dont un candidat puisse bénéficier, c’est sans aucun doute la nature de son district électoral.
C’est ici qu’il faut faire appel à la mémoire d’Elbridge Gerry. En 1812, alors qu’il était gouverneur du Massachusetts, il a ordonné à la législature de redessiner la carte électorale afin de regrouper les régions où son parti était minoritaire dans le plus petit nombre de circonscriptions possible, afin d’assurer sa victoire partout ailleurs. L’un des nouveaux districts ainsi découpés (celui où l’opposition était confinée) ayant des formes rappelant vaguement celles d’une salamandre, les journaux se sont fait un plaisir de baptiser le processus en l’honneur de la «salamandre de Gerry»: le «Gerry-mander».
Deux siècles plus tard, cette douteuse tradition est toujours bien en vigueur puisque les législatures de chacun des États doivent redessiner leurs cartes électorales à tous les dix ans, soit après chaque recensement. Par exemple, en 2010, les Républicains se sont emparés du gouvernement de nombreux États – et ils ne se sont pas gênés pour profiter de l’occasion qui se présentait à eux pour simplifier leurs futures campagnes électorales. Ainsi, en Ohio, le district représenté par Dennis Kucinich, l’un des représentants démocrates les plus à gauche, a essentiellement été rayé de la carte – et Kucinich a dû affronter une autre représentante démocrate, Marcy Kaptur, lors d’une élection primaire pour le territoire qu’ils se partageaient désormais. (Il a perdu.) En fait, 12 des 16 nouveaux districts de l’Ohio contiennent maintenant une majorité d’électeurs républicains – un exploit, lorsque l’on considère que Barack Obama y avait battu John McCain par près de 300 000 votes. Résultat: il est fort possible que les démocrates obtiennent globalement plus de votes en novembre mais que ceux-ci soient tellement concentrés dans quatre districts qu’ils ne forment que 25 pour cent de la délégation de l’État au Congrès.
Et les législatures démocrates ne sont pas en reste. Le même phénomène se reproduit partout au pays, le plus souvent avec l’assentiment des deux partis: plus il y a de circonscriptions «sûres», plus on peut concentrer ses efforts sur un petit nombre de champs de bataille, ce qui fait l’affaire de tout le monde. Avec le temps, le «gerrymander» s’est raffiné à un degré exquis: en 2002, par exemple, le Congressional Quarterly considérait que 359 des 435 sièges au Congrès étaient gagnés d’avance pour l’un ou l’autre des partis, ce qui laissait moins de 20 pour cent des sièges à l’enjeu.
C’est Elbridge Gerry qui doit sourire dans sa tombe…
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