OSM : Lang Lang à Montréal

Xavier Proulx

L’architecture sobre et épurée de la Maison Symphonique donnait le ton de la soirée à venir. L’image était romantique: un seul projecteur; une grande mer de lattes de bois au fini mat, contrastant avec la pureté cristalline du Steinway disposé en son centre. Nous avions devant nous un petit morceau de néant, d’où le piano pouvait résonner dans toute sa gloire. Et sur cette scène épurée, entre blond et jais, évoluait l’ouragan Lang Lang.

Le pianiste Lang Lang

Le célèbre virtuose présentait son récital à guichet fermé mardi soir à la Maison Symphonique. Un programme surprenant, associant Bach, Schubert et Chopin sous la même enseigne. Aussi, on pouvait facilement s’attendre à de grands éclats puisque le pianiste d’origine chinoise n’est pas réputé pour la timidité de son jeu. Charismatique, il incarne à 29 ans l’équivalent de la « rock star » pianistique du moment. En 2008, il joua devant plus de quatre milliards de personnes lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Pékin. Un phénomène souvent qualifié de pop donc, Lang Lang contribuant à populariser certaines œuvres phares du répertoire classique telles que Liszt et Chopin.

C’est donc avec méfiance que nous abordions l’homme derrière le mythique Steinway. Première surprise, le choix du programme, la Parita no 1 en si bémol majeur de Bach, couplé en première partie avec la Sonate en si bémol majeur de Schubert. Lang Lang étant davantage réputé pour son éclat dans la gestuelle moins que pour la subtilité de son jeu, on pouvait demeurer curieux de le voir se frotter à une des œuvres les plus ardues du répertoire. Réel talent légendaire ou un flafla marketing caché derrière sa gestuelle monstre? Sans aucun doute, Lang Lang s’est imposé hier soir comme étant possiblement l’un des plus grand pianistes de notre temps. Sans aucun doute, disons-le derechef.

L’interprétation du Bach fut plutôt convenue, et malgré les coups d’œil insistant vers le public tout en poursuivant la mélodie, l’impression d’automate transpirait malheureusement dans le jeu. Il atteignit sa vitesse de croisière lors de la dernière sonate de Schubert, un morceau lyrique et tragique. Et quelle vitesse!

Entre un leitmotiv rêveur nous rappelant la succession des mouvements, Lang Lang extirpait devant nos yeux la moindre substance d’émotion musicale, passant d’une touche à peine audible, à fleur de peau et poignante d’espérance, à une déferlante puissante et surprenante des graves tragiques. Dans l’urgence trouble de Schubert, le pianiste aura réellement réussi à jongler avec nos sens  – jusqu’à la moindre vibration à peine audible, un souffle si faible même si dramatiquement puissant. Et pourtant, entre les gesticulations de la main et le mouvement de tête penché vers l’instrument, on le sent enfin attendri. Nous étions pantois devant la théâtralité des transition entre les mouvements, dont les graves puissantes et nobles semblaient être extirpées d’outre tombe.

En deuxième partie du programme figurait les douze études de Chopin. Un répertoire des plus classique mais dont les difficultés techniques sont non négligeables et relèvent de l’exploit. Un solide morceau de concert. En effet, Chopin ne se contentait pas de composer des Études purement techniques, mais il transformait aussi ces dernières en quasi-Nocturnes, soit des compositions qui, malgré un exercice de style technique, étaient absolument ravissantes de romantisme et d’ingéniosité, tout en se la jouant dans le plus contraignant pour la main du pianiste.

L’interprétation était en tout point exceptionnelle et merveilleuse. L’Étude no 11 se fit la plus magistrale d’entre toutes. Le claquement du marteau des aigus rappelant une éclosion de fleurs et derrière ces glissements chromatiques, Lang Lang semblait à toute fine pratique possédé par l’instrument. L’enchainement rapide avec la douzième et dernière Étude était également irréprochable, démontrant que Lang Lang ne souffle jamais. Le public non plus, du moins pas durant cette partie du concert. Non ce n’était définitivement plus ici un phénomène de marketing mais bel et bien un récital désormais quasi-historique pour Montréal.

Frisant une ambiance de concert rock, il nous fit l’honneur de deux rappels, entendu sur la pointe des pieds dans les gradins de la salle. De surprise en surprise c’est avec émotion et en guise de remerciement pour cette nouvelle salle de concert de Montréal qu’il nous fit cadeau de l’Étude Op.10 No. 3 « Tristesse » de Chopin. Devant un torrent d’applaudissement et de nombreux rappels, la Campanella de Liszt s’ensuivit. Une tranche de pur bonheur que de ressentir le bois chaleureux de la salle vibrer en phase avec ce mythique répertoire. Bien sûr, ce choix « populaire » est discutable, mais l’interprétation était tellement en tout point irréprochable que nous ne pouvions qu’applaudir de joie. En bien ou en mal, Lang Lang ne laisse personne indifférent. C’est le plus proche du rock star qu’on pourra trouver parmi le gratin des pianistes. Mais en dehors de son absence de réserve, on ne pourra jamais plus lui reprocher son jeu. Hier soir, c’était mémorable.

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