Vues d’Afrique – De Disney à Majid
Anne-Marie Piette
Présenté en version originale arabe sous-titrée français, coup de cœur de la programmation des 28e Vues d’Afrique, entre-autres primé au festival de Tanger, Faucon d’argent au Arab Film Festival de Rotterdam; le troisième long-métrage de Nassim Abassi, réalisateur marocain longtemps établi à Londres, est dans l’ensemble et dans le genre efficace et pénétrant.
Majid est le prénom d’un petit garçon orphelin de dix ans; si de prime abord une histoire de petit garçon, orphelin par surcroît, vous laisse indifférent, ce pupille-là vous touchera différemment. On ne s’en cachera pas, les Oliver Twist et autres petits choristes ont la cote. Ayant fait ses preuves avec un budget somme toute limité, sans lacune extrême à aucun niveau essentiel, dès la première demie-heure de visionnement on supposera pourtant sans trop se tromper qu’avec plus de financement Majid se serait rapproché de la recette d’un succès commercial.
Se prononçant «Mazid», peut-être parce-que c’est comme ça qu’on dit au Maroc, ou alors peut-être juste parce-que le petit zozote entre ses dents du devant; on ne sait pas, mais on trouve ça charmant, et c’est que le jeune comédien (Brahim Al Bakali) ne manque pas de charisme à l’écran. Majid est orphelin, oui, mais il n’est pas seul au monde, il a son grand frère Driss (Wassime Zidi), jeune adulte aux prises avec des problèmes de conscience. Un petit frère à élever seul, alors qu’il a du mal à prendre soin de lui même, une affection fraternelle sincère qu’il a pourtant du mal à reconnaître socialement, et enfin une vie à vivre, impliquant peut-être de faire des choix cruels et égoïstes, dans le seul dessein de parvenir à ce niveau de vie qu’il rêve tant d’atteindre. Une vie à l’occidentale.
Habilement constitué, doté avant-tout d’une distribution de jeunes acteurs impressionnants, l’histoire nous happe rapidement. Majid cire des chaussures pour gagner sa croûte. Son frère et lui pieutent dans une petite mansarde. Sur le sol, deux matelas. Un grand frère souvent bourré qui roupille, un petit frère occupé à ressasser ses souvenirs, si seulement souvenirs il y avait. Mère et père sont morts dans un incendie, il y a de cela des années. Si Driss se souvient de bien des choses, ce n’est pas le cas de Majid. Aucun souvenir de leurs visages, un mal se creuse en lui, des cauchemars à l’identité brisée se répètent. Si petit, et déjà si mélancolique. Une photo de ses parents, c’est tout ce que le gamin demande. Il n’y en pas de photos. Elles ont brûlées elles aussi.
Pour Driss, il est bientôt temps de partir, quitter Mohammédia pour la Norvège, où il compte travailler dans la pizzeria d’une connaissance. Pour Majid, il est hors de question de se séparer de Driss, encore moins pour être largué à l’orphelinat. Selon son grand-frère, un portrait des parents existe peut-être, à Casablanca, quelque part dans un album photos appartenant à de vieux amis de la famille. Il n’en faudra pas davantage pour attiser le feu de l’espoir dans le cœur du jeune enfant, et en compagnie de son nouvel ami Larbi (Lotfi Sabir), charmant petit vendeur de cigarettes ambulant, il s’aventurera vers la grande ville.
Dans la section cinéma d’un magazine populaire, Majid aurait droit à plusieurs petits symboles : larme, sourire, peur, suspense… la palette d’émotions est large. Le mixte de nonchalance et d’extrême débrouillardise de jeunes enfants précoces ajoute au plaisir, à la cocasserie, et à l’attachement du spectateur envers Majid et Larbi. Majid et Larbi qui ne l’ont en effet pas facile, laissés à eux-mêmes, endurcis par la vie, affrontant avec une grande tolérance les événements fâcheux qui surviennent jour après jour. Ils sont tough, et dans le genre histoire d’orphelin, nous ne sommes pas tout à fait chez Disney. Un dénouement heureux n’est pas impossible, mais il est incompatible avec la profonde noirceur de certains aspects du film.
Nassim Abassi esquisse en effet avec Majid un portrait de son pays natal pour le moins dur et surprenant. Honnêteté romancée, critique satirique ou encore justesse et pertinence; toujours est-il que de cette vision parfois peu élogieuse et digne des pires clichés ressort probablement une impression de dualité instable entre corps et esprit, entre nature impulsive et spiritualité. Violence et laxisme, négligence infantile, Majid met effectivement en contexte une violence flagrante à l’égard des enfants. Ces derniers étant violentés à tour de bras dans un contexte ordinaire et relâché à la moralité discutable, par une ordre de mâles dominants en puissance, se trouvant êtres leurs pères, leurs voisins, voir même l’Imam du quartier. Les enfants ont peu de droit et méritent peu de respect, semble-t-il, ainsi ils encaisseront et se vengeront ensuite comme ils le pourront, dans un entrelacement étrange d’humour et de brutalité. De ces mœurs particulières, ne découlera pas une violence extrême, mais une petite violence quotidienne. C’est plus tard qu’on constatera que de la petite violence quotidienne peut naître la violence la plus extrême…
En ce sens, pour la finale, nous comprenons l’intention du réalisateur, mais nous n’en sommes pas pour autant garants. Si Majid est un très bon film, il est aussi mélodramatique qu’imparfait.
Dans la catégorie: Culturel • Festival • Vues d'Afrique 2012
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