Triple dose de tragédie grecque au TNM
Éloïse Choquette et Hubert Lemieux
Ce n’est pas que depuis quelques jours que le cycle de tragédies Des femmes fait parler de lui. On se souvient tous de la controverse qui entourait la participation de Bertrand Cantat, ex-chanteur du groupe Noir Désir, au spectacle. La polémique soulevée a été telle que celui-ci a finalement dû se retirer de la distribution. Finalement, quand on assiste enfin aux trois pièces, on est bien content que l’attention soit davantage sur les excellents textes de Sophocle mis à jour par une mise en scène impeccable de Wajdi Mouawad que sur la controverse qui a fait rage un an plus tôt.
Qu’on se le tienne pour dit, assister à trois tragédies grecques en une soirée est une expérience exceptionnelle en soi, qui pourrait facilement devenir pénible, voire insoutenable. Fort heureusement, ce n’est pas le cas ici. Il faut dire qu’il est difficile de critiquer un spectacle d’une durée de six heures trente avec entractes, car chacune des trois pièces avait ses particularités et ses hauts et ses bas. On remet peut-être en question le choix d’Électre, qui a un rythme plus lent, en guise de clôture de la trilogie, mais peut-être que n’importe laquelle des trois pièces aurait eu le même impact jouée en tout dernier. Toutefois, il y a une belle montée dramatique, une cohérence dans l’enchaînement des pièces, qui est tout à l’honneur des acteurs et de la mise en scène.
Ce qui reste le plus surprenant, parfois en bien et parfois en mal, c’est la manière dont le chœur est abordé dans cette réactualisation des tragédies de Sophocle. Tout d’abord, on apprécie que le texte au complet n’ait pas été actualisé, comme ce fut (tragiquement) le cas dans certains spectacles des dernières années. Ensuite, on est un peu agacé par ce chœur « rock », qui vient entrecouper de manière brusque Les Trachiniennes. La musique prend beaucoup de place dès l’ouverture du spectacle, mais diminue graduellement, jusqu’à n’être plus qu’occasionnelle dans Électre. C’est toutefois dans Antigone que cette intégration musicale est la plus juste, la plus efficace, la plus intéressante. Il est vrai que d’emblée, il s’agit de la pièce dans laquelle l’histoire et le déroulement des faits nous sont les plus familiers. Antigone, fille d’Œdipe et de Jocaste, fruit de l’inceste tout comme ses frères Polinice et Étéocle et sa sœur Ismène, décide de braver l’interdiction imposée par Créon en accomplissant les rites funéraires d’usage sur le corps de Polinice. La raison de cette interdiction vient du fait que Polinice a initié un duel avec son propre frère, durant lequel les deux se sont entretués, jetant l’opprobre sur Thèbes et les descendants d’Œdipe.
La pièce s’ouvre sur Antigone, qui tente de convaincre Ismène de l’aider dans son entreprise. Tout au long d’Antigone, le chœur fait des interventions pertinentes, parfois émouvantes. Le fait que les chœurs soient chantés au lieu d’être déclamés, à la vraie manière d’une tragédie grecque, est généralement positif et vient faire des transitions entre les différents tableaux qui nous évitent de tomber dans une léthargie complète.
La scénographie, tant les décors que les costumes, restent sobres et assez classiques dans leur matérialisation, c’est-à-dire qu’ils ne détonnent pas par rapport au texte, qu’ils restent cohérents d’une pièce à l’autre. Les décors, bien conçus, sont assez chargés, mais participent activement à la mise en scène et au jeu des acteurs. Ils marquent le temps qui passe, les changements de lieux. Rien n’est mis en place pour rien, et au fil des pièces, on découvre l’utilité de chacune de ses composantes. La polyvalence prime, tant pour la scénographie que pour les acteurs, qui sont tous présents dans au moins deux des trois pièces.
Saluons la présence sur scène majestueuse de Sylvie Drapeau, qui arrive à porter à la fois le rôle de Déjanire et de son époux, Héraclès, dans Les Trachiniennes. Elle reparaît dans Électre en une Clytemnestre forte, superbement cruelle. Il n’y a rien à redire sur la performance des acteurs et des musiciens, dont la coordination est efficace et bien exécutée.
Malgré ses failles, Des femmes est un spectacle dont la réussite n’avait d’égale que l’ambition. Encore une fois, Wajdi Mouawad nous sert une adaptation forte et actuelle d’un Sophocle trop souvent délaissé par le théâtre contemporain. Il est fascinant de constater la résonance très moderne de textes écrits il y a quelques milliers d’années. « N’écoute rien qui ne soit juste. Si je suis jeune, il convient que tu considères mes actions, non mon âge. » Disons qu’on aimerait encore mieux que cette sagesse millénaire ne soit pas présente que sur les planches d’un théâtre…
Des femmes sera présenté au Théâtre du Nouveau Monde du 4 mai au 6 juin 2012. Il est possible d’assister aux pièces séparément ou en un seul bloc.
Dans la catégorie: À la une • Culturel
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Très bel article… Toutefois, même si Bertrand Cantat s’est retiré de la distribution, il ne faudrait quand même pas oublier que c’est lui qui a composé la musique ! L’album « Choeurs » est sorti… C’est également un beau produit et seuls les esprits vengeurs (à quel titre ??) pourraient affirmer le contraire. Cantat est un artiste de talent avec lequel Wajdi a décidé de travailler et leur collaboration est une réussite. Je rappelle que la Trilogie a été jouée dans de nombreux endroits, sans le moindre remous… y compris avec Cantat sur scène !