Shadows of Liberty : l’envers de la médaille des médias

Hugo Prévost

On l’a répété à l’envi, et jusqu’à provoquer des poussées d’urticaires chez les travailleurs du milieu : les médias sont en crise. Au-delà de l’arrivée d’Internet, toutefois, et de la transformation des manières de produire et – surtout – de vendre l’information, c’est tout le modèle qui est remis en question, alors que les salles de rédaction ferment ici comme ailleurs, et plus particulièrement aux États-Unis. Dans son puissant documentaire Shadow of Liberty, le documentariste Jean-Philippe Tremblay va au-delà des clichés habituels sur les problèmes du monde journalistique, et braque plutôt les projecteurs sur la racine du mal en exposant un extraordinaire système de contrôle du pouvoir et de l’information.

Contrôler le peuple en contrôlant ce qu’il reçoit comme informations et en lui offrant du divertissement; c’est là ni plus ni moins une adaptation moderne du pain et des jeux de l’ère romaine, où les émissions de télé-réalité et les « fausses » nouvelles ont remplacé les combats de gladiateurs dans l’arène. Shadows of Liberty n’est pas un film coup-de-poing. Il n’y a pas de moment choc où le publie prend soudainement compte de toute l’horreur d’une situation. Non, la réalité est beaucoup plus complexe, beaucoup plus insidieuse…

Tout au long des 90 minutes du documentaire, M. Tremblay et son équipe dévoilent de large pans précédemment inconnus de la prise de contrôle des médias par les grandes corporations. Des immenses fusions et acquisitions à la gestion du message et du contenu diffusé à l’antenne, le portrait est saisissant. Rejoint en entrevue dans ses bureaux londoniens, le cinéaste expliquera même qu’aujourd’hui, les principaux médias américains « sont contrôlés par cinq compagnies ».

Pas étonnant, alors que le public ait moins confiance que jamais en la profession, que le boulot de reporter pour un journal se retrouve en fond de cale dans un palmarès des emplois les plus intéressants, et que le sentiment prévalant au pays de l’Oncle Sam soit celui que les médias ne disent pas la vérité.

Le portrait est sombre, bien entendu, peut-être même trop sombre, bien que les exemples de contrôle de l’information soient littéralement aberrants dans un pays prônant la liberté d’expression dans sa Constitution. Le plus incroyable d’entre eux est bien entendu toute la préparation guerrière précédant l’invasion américaine en Irak, en 2003, alors que tous les principaux médias ont été bernés par l’administration et englués dans la rhétorique guerrière.

Pourquoi, justement, s’être penché sur le cas des États-Unis? « Les États-Unis demeurent la plus grande puissance du monde, explique Jean-Philippe Tremblay. C’est aussi là que les cas font école. La concentration des médias y est telle que les constats sont les plus flagrants, les plus terribles. » C’est là aussi, dit-il, que l’on constate les effets les plus pervers de cette méga-concentration du divertissement, de l’information et du pouvoir. Il n’est pas étonnant, après tout ça, que de plus en plus de jeunes Américains s’informent en écoutant The Daily Show et The Colbert Report, deux émissions satyriques…

Les États-Unis ont également été choisis par M. Tremblay et ses collègues car c’est de là que tout a commencé, et c’est par là que le modèle se répand lentement. Le Canada et le Royaume-Uni sont d’ailleurs deux exemples frappants des impacts de l’utilisation du modèle américain de gestion des médias, ajoute-t-il.

Et pourtant, il y a un espoir, explique M. Tremblay – ainsi que plusieurs intervenants de Shadow of Liberty, de Dan Rather (ancien présentateur de nouvelles à CBS) à Julian Assange, l’énigmatique dirigeant de WikiLeaks. Cet espoir, c’est Internet, « une technologie comme nous n’en avions jamais vu auparavant », mentionne le réalisateur. Internet, avec sa liberté et son accessibilité, facilite l’éclosion de milliers, voire de dizaines de milliers de nouveaux médias à travers le monde, y compris aux États-Unis. Encore faut-il pouvoir en défendre la neutralité, rappelle M. Tremblay.

Le journalisme, dans Shadows of Liberty, est donc décrit comme un mouvement puissant mais actuellement coincé dans un carcan corporatiste dont l’emprise semble être toujours plus importante. Est-il trop tard pour arracher les chaînes qui entravent la profession et ceux qui l’exercent?

Shadows of Liberty, enfin, a été présenté au festival international de documentaires Hot Docs de Toronto, où il a reçu un accueil triomphal. « Nous avons dû refuser plusieurs centaines de personnes lors des deux représentations, dit Jean-Philippe Tremblay. Même si l’on passe cinq ans dans un studio, on ne sait jamais si l’effet sera bon au final. » Peut-être y a-t-il, en fin de compte, un espoir pour le journalisme.

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