Jeu de paume ou l’intimité d’une main

Jeanne Dagenais-Lespérance

La main est souvent le lieu du premier contact avec un étranger.  On la tend, la donne, la serre. On s’en offre une poignée sans créer pour autant une forme d’intimité. La main, pensais-je jusqu’à récemment, représente un membre parfaitement banal du corps humain.

Le collectif belge dirigé par Jaco Van Dormael et Michèle Anne de May aura tôt fait de me confondre dans mes croyances. Kiss & Cry, présenté à l’Usine C jusqu’au 29 avril, présente la main avec érotisme, sensualité, émotion et intensité dramatique. Ajoutez à celle-ci un paysage fabuleux de jeux Playmobils et de personnages miniatures et vous en obtiendrez un chef-d’œuvre tragique digne des meilleurs acteurs.

Les sceptiques en seront totalement confondus.

La forme narrative elle-même offre au spectateur une multitude de niveaux de performances qui créent ainsi une multitude de niveaux de sens. Tout d’abord, il y a la superbe voix de Thomas Gunzig qui fait la narration d’une triste fable mettant en vedette Gisèle, vieille dame qui se remémore ses amours ratés en observant le passage inlassable des trains dans une gare. L’histoire de son obsession pour les mains des hommes est merveilleuse, et la magnifique écriture de Gunzig sait la porter avec brio.
Puis, il a la projection d’un film sur grand écran avec personnages miniatures et mains dansantes pour protagonistes. Des scénettes liées aux mémoires de Gisèle  se succèderont sur l’écran à la manière de vidéoclips poétiques à la construction scénographique incroyablement détaillée.

Et finalement ce film lui-même est créé live. De multiples caméras se promènent sur la scène et captent les images au moment même où elles seront projetées. Le spectateur voit donc l’image, mais aussi la complexité de la construction de cette image par la troupe d’artistes. Une véritable fourmilière d’être humains géants s’affairent à la création de ce nanomonde armés de tamis de neige  et petites lampes de poche. Les coulisses du spectacle sont donc complètement visibles, et deviennent parties intégrantes du spectacle lui-même. Les couches sémantiques s’accumulent : on peut ainsi aller jusqu’à observer la caméra capter ce que nous regarderons sur l’écran.

Cependant, ce spectacle se tient loin d’une simple expérimentation théâtrale  intellectuelle. C’est de l’émotion pure avec une touche d’humour qui naît de la rencontre entre danses de doigts et jeux de plastique enfantins. L’analyse cérébrale ne vient que bien après la pièce, tant notre âme se trouve transportée durant la représentation.

À deux doigts de pleurer, on demeure à fleur de peau (de mains) du début à la fin.

Dans la catégorie: Culturel

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