La déconstruction de l’art humain à La Chapelle
Hugo PRÉVOST
Déconstruction de l’art, nihilisme ultime, ou simple farce satyrique? Leçon d’hygiène, bestialités et mets canadiens, jouée à La Chapelle, transgresse certainement bon nombre de codes du monde théâtral. À un point tel, en fait, qu’il est complexe d’essayer de comprendre l’ensemble des implications de cette « performance-bouffe » sans se pencher d’abord sur ce qui définit le spectateur dans la sphère artistique, et sans doute également comme simple être humain.
Transfiguration de la routine théâtrale habituelle, tout d’abord, alors que les spectateurs sont guidés non pas vers les gradins, mais vers la scène. Après tout, ne sommes-nous pas le véritable spectacle? Les quelques comédiens, confortablement assis dans les sièges, nous toisent avec un certain mépris artistique, pauvres mortels en quête d’un sens. Partout, dans le décor dénudé, on retrouve des traces de cet artiste inimaginable, ce Zoutan dont on nous dit grand bien, qu’on nous décrit véritablement comme un messie, en fait.
La pièce, une fois les spectateurs bien assis dans leurs fauteuils, se présente comme un cérémonie protocolaire où un pauvre homme, Igor (incidemment joué par Igor Ovadis), accepte de se sacrifier pour l’art. Alors qu’il sera tranquillement charcuté, les artistes rassemblés en profitent pour déclamer de la poésie, danser, peindre (avec du sang du supplicié, bien sûr), et déguster tranquillement le condamné.
Leçon d’hygiène (…) peut d’abord être prise à la légère; le tout est en effet abordable comme une parodie grinçante et sanglante de ces exaltés de l’art, ceux qui font tout pour s’éloigner des masses grouillantes du peuple en se perdant dans les hautes sphères de la création. Les pitreries et les exagérations des comédiens dérident d’ailleurs rapidement le public, incapable de résister à tant d’absurdité. On rigole pratiquement à s’en faire mal aux joues, mais la réalité profonde de la pièce va au-delà des caricatures artistiques.
Une fois dépassé le stade de la comédie, en effet, on constate rapidement que les personnages de Leçon d’hygiène (…) ont un but beaucoup plus sombre, beaucoup moins recommandable que de simplement faire s’esclaffer le public. Qu’il s’agisse de peinture, de poésie ou de danse, la troupe est obsédée à un point tel par ce Zoutan mythique que l’admiration tourne à la folie destructrice. À travers les performances, on devine la hargne, voir la jalousie et la colère qui aveuglent, cachant ainsi le sens véritable de la création du maître à ses disciples. Le tout prendra fin dans une apothéose tenant à la fois de la dernière Cène et de l’Apocalypse.
Difficile de franchement saisir toutes les ramifications du texte. Le spectateur est poussé à chercher constamment de nouvelles significations à la pièce, tout en tâchant de garder suffisamment les pieds sur terre pour ne pas se perdre dans les méandres tortueuses de cette création quasi-suicidaire. Avec un peu de recul, Leçon d’hygiène (…) ressemble à un hybride diabolique entre le Rocky Horror Picture Show, film démentiel par excellence, et la quadrilogie de Nike Hatzfield du bédéiste Enki Bilal, avec son artiste autodestructeur fou à lier.
Quelques points font toutefois achopper le processus créatif; si la pièce ne dure qu’une heure trente, le processus de découpage / dégustation / plongée aux enfers dans l’abîme artistique prend paradoxalement trop de temps, laissant les comédiens seuls sur scène, forcés de répéter un trio de prestations et de discussions artistiques qui tourne trop rapidement en rond. L’intégration d’un comédien assis dans les gradins tombe également à plat, la violence de son apparition dans la pièce semblant quelque peu injustifiée. Les derniers instants de Leçon d’hygiène (…), toutefois, alors que tous les comédiens se repaissent des quelques miettes de beauté et de simplicité artistique qu’il est encore possible de trouver sur scène, vaut cependant le détour.
Leçon d’hygiène, bestialités et mets canadiens est une pièce complexe, lourde, profonde. À ne pas consommer en entrée, donc.
À La Chapelle jusqu’au 21 avril. Texte de Michel Monty, Simon Lacroix, Justin Laramée et Mathieu Quesnel. Mise en scène de Michel Monty. Avec Philippe Audrey, Bonny Giroux, Simon Lacroix, Justin Laramée, Michel Monty, Igor Ovadis, Mathieu Quesnel et Bruno Rouyère.
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