La révolte de l’intime sur fond de politique

Caroline LÉVESQUE

Ces derniers mois, il semble que les théâtres montréalais soient habités par des pièces aux propos engagés. La pièce Je pense à Yu de l’auteure Carole Fréchette, présentée au Théâtre d’Aujourd’hui, tombe à point avec les luttes du mouvement étudiant d’ici et le printemps arabe qui carburent aux gestes symboliques. La pièce, inspirée d’un événement survenu lors des manifestations de la Place Tiananmen en 1989, trace le lien étroit entre l’intime et le politique.

Madeleine (Marie Brassard), une traductrice montréalaise, tombe sur l’histoire d’un journaliste chinois qui a pris part aux manifestations étudiantes de la Place Tiananmen à Pékin. Yu Dongyue, âgé de 21 ans en 1989, allait commettre avec deux de ses copains un geste symbolique qui lui aura valu dix-sept ans de prison : lancer de la peinture rouge sur l’énorme portrait de Mao Tsé-Toung qui domine la Place Tiananmen. Même si cette histoire s’est passée près de deux décennies plus tôt et à mille lieues de Montréal, celle-ci hante le personnage principal et l’émerveille. Ayant vécu une vie parsemée de voyages, de peines d’amour et de contrats de travail ici et là, Madeleine semble vivre une sorte de crise identitaire. Dans son grand loft blanc,  elle est confrontée à un présent bien rangé et individualiste duquel surgit une nostalgie d’un passé plus contestataire et militant. Elle transmet à son voisin (Jean-Francois Pichette) et à une étudiante chinoise (Marie-Christine Lê-Huu) sa fascination pour le geste du journaliste chinois maintenant libéré, mais devenu fou pendant ses années d’incarcération.

Je pense à Yu détient tous les ingrédients d’une pièce bien réussie : une mise en scène parsemée de coupures dans le temps qui permet d’observer une évolution rapide de l’histoire, des éclairages qui transposent les personnages dans un autre espace, une projection de l’écran d’ordinateur de Madeleine sur laquelle elle y écrit ses pensées les plus intimes, telles des didascalies qui traduisent son état psychologique. Les incompréhensions et les confrontations entre les trois personnages rendent leur relation riche et complexe. En effet,  leurs intentions sont transmises au public de façon claire, sans ambiguïté. Il y est ressenti que les trois personnages vivent chacun à leur manière différentes formes de révolte, parfois plus personnelle et moins politique. Le propos de la pièce pose des questions pertinentes sur le résultat de la contestation et du militantisme, sans toutefois tomber dans le cynisme.

Texte : Carole Fréchette. Mise en scène : Marie Gignac. Avec Marie Brassard, Jean-François Pichette et Marie-Christine Lê-Huu. Je pense à Yu est présenté jusqu’au 28 avril au Théâtre d’Aujourd’hui.

Dans la catégorie: Culturel

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