Revisiter le Québec par ses casse-croûtes

Hugo PRÉVOST

Le concept est simple, mais descend aussi bien qu’une poignée de frites chaudes généreusement barbouillées de ketchup; unissant leurs forces, la journaliste Émilie Villeneuve et le photographe Olivier Blouin ont décidé de délaisser la haute gastronomie québécoise et de revenir aux racines de la cuisine rapide de la province, les éternels hot dogs, hamburgers et pommes de terre frites. Dans le livre Moutarde chou, ils offrent un regard à la fois culinaire (hé oui, c’est possible) et humain sur ce petit milieu tricoté serré.

Photo : Éditions Cardinal

Ancienne journaliste affectée à la couverture Mode et beauté du magazine Clin d’Oeil, Émilie Villeneuve a un jour décidé qu’elle en avait assez. Désirant vivre une vie de journaliste pigiste, elle s’est empressée de proposer une tournée du Québec à son ami Olivier, histoire de s’éloigner un peu de la pléthore de chefs gastronomiques qui oeuvrent dans la région de Montréal, émissions et livres de cuisine à l’appui. « Je voulais parler du « vrai manger » pour le « vrai monde », et j’ai eu l’impression que c’était un projet qui valait la peine d’être développé », dit-elle en entrevue.

« Je croyais également qu’il s’agissait là d’une belle occasion de photographier le Québec sous un autre angle »; bref, de « raconter » le Québec d’une autre façon que sous la houlette des fins gastronomes plus ou moins tatoués.

« Je n’ai pas trop hésité, renchérit Olivier Blouin, chargé entre autres de l’aspect visuel du livre. À l’époque, j’étais pigiste en photo, et je commençais un travail en architecture en tant que chargé de projet relativement important. Faire Moutard chou était tout un défi, mais cela faisait longtemps que je voulais faire le tour du Québec. Émilie est arrivée avec ce projet… » L’occasion idéale, donc, de voir du pays.

Et les deux comparses en ont vu, du pays : plus de 7000 kilomètres au compteur répartis sur six mois, à prendre la route pour aller de Montréal à la Côte-Nord, en passant par l’Abitibi et la Gaspésie. Au final, ce sont 33 casse-croûtes et plusieurs centaines de photos qui trouvent leur place dans Moutarde chou, un genre d’hommage quelque peu graisseux à cet incontournable de la nourriture québécoise, l’ultime comfort food d’un Québec qui n’a que très peu changé depuis une soixantaine d’années.

Les stéréotypes ont d’ailleurs la vie tenace, Émilie et Olivier le confirment : le Québec de Moutarde chou est « très Blanc, très québécois de souche, et même très ridé », et ce même si quelques nouveaux arrivants tentent leur chance, sans toutefois ébranler les colonnes du temple de la patate et du steamé. Pas que la nourriture rapide étrangère n’existe pas au Québec, mais les témoignages des concepteurs de Moutarde chou cimentent un état de fait : cela n’est sans doute pas demain la veille où le duo chien chaud / frites ou hamburger / frites sera détrôné, et que les schacks à patates seront remplacés par autre chose.

La journaliste et le photographe parlent toutefois d’un milieu rude et difficile : « Il peut arriver que les gens rêvent, quand ils sont jeunes, de reprendre un casse-croûte, mais ils déchantent souvent très rapidement. C’est un milieu dur, répétitif et harassant. La plupart des propriétaires à qui nous avons parlé confient qu’ils font ce boulot pour payer l’éducation de leurs enfants et nourrir leurs familles », disent-ils.

L’humain, finalement

Au-delà des longues journées passées dans la graisse et les vapeurs d’huile à frire, toutefois, une réalité plus profonde émerge : les gens exploitent aussi des casse-croûtes parce qu’ils aiment les échantillons d’humanité qu’ils peuvent contempler à tous les jours. Il faut voir les yeux d’Émilie Villeneuve s’illuminer lorsqu’elle parle des vieux de la vieille, à 80 ans passés, qui sont toujours aux commandes de leur roulottes à patates, passionnés par les rencontres et les discussions avec les clients, réguliers ou de passage.

« D’ailleurs, sans vouloir critiquer la haute gastronomie, on peut manger un plat délicieux et s’en rappeler pendant un certain temps, mais pratiquement tout le monde au Québec a une anecdote reliée aux frites et aux repas pris à la sauvette sur le bord d’une route de campagne. Et, bien entendu, tous sont persuadés que leur endroit préféré offre le meilleur fast-food qui existe », lance-t-elle, sourire en coin.

Le livre, qui sera disponible en librairie dès le 30 avril aux éditions Cardinal, et qui sera officiellement lancé le 8 mai, contiendra donc des extraits d’entrevues avec ces morceaux d’histoire du Québec, en plus de nombreuses photos et de recettes soigneusement sélectionnées parmi les spécialités et les trucs culinaires transmis à travers les générations. Le tout viendra encadrer et quelque peu détailler cet univers profondément estival et fondamentalement québécois qui s’accroche et perdure pour prouver que cette Belle province a, et pour longtemps encore, un délicieux fonds de pommes de terres salées, de viande hachée juteuse et de boisson gazeuse.

Dans la catégorie: À la uneCulturel

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