Je suis un autre : le corps et ses non-dits
Émilie PLANTE
Ce que nous sommes. Ce que nous voulons être. Le paraître. Comment faire la distinction? Présenté à La Chapelle, Je suis un autre est un hymne aux « distorsions physiques » telles qu’imaginées par Catherine Gaudet, qui a voulu investir les corps de ses deux interprètes d’une vérité touchante et d’un instinct quasi animal. Car dépourvu des conventions sociales si chères au genre humain, l’individu se permet enfin d’être un autre…
Habilement interprété par Dany Desjardins et Caroline Gravel qui se meuvent sur une scène complètement dépouillée, Je suis un autre fait appel à un autre registre de connaissances où la vérité, complètement métamorphosée, représente un univers de tensions qui se dessine devant notre regard. Parfois, le spectateur aura envie de fermer les yeux devant tant de spontanéité qui fait appel à des sensations refoulées. À d’autres moments, quelques rires fuseront dans la salle. À la fois teintée d’humour et de violence intérieure, la pièce, qui se divise en autant de facettes psychologiques qui habitent l’être humain, ne perd rien de sa cohérence malgré tout ce qui est exprimé ou dissimulé par les danseurs.
Dans cette chorégraphie à mi-chemin entre la danse, le théâtre et la performance, la chorégraphe a voulu explorer un monde où les barrières sociales n’existent plus, où le corps est libéré de toutes conventions et laissé à ses sensations primaires. Par le biais de leurs gestes et de leurs mouvements, les deux interprètes verbalisent en quelque sorte leurs états d’âme, leurs mouvements intérieurs. Desjardins et Gravel se présentent d’abord torse nu, au milieu d’un carré de lumière qui trône au centre de la scène. Tour à tour, ils échangent quelques cris, s’ébattent au sol, se relèvent, tressautent, tressaillent, se brutalisent parfois. Quelques dialogues viennent par moment ajouter un élément plus concret à ce qui se déroule devant nos yeux, mais le spectateur ne doit pas être dupe. Car les mots échangés entre les deux danseurs se déforment souvent et s’éclatent en une gestuelle qui nous oblige finalement à ne plus croire nos premières impressions. En toute fin de spectacle, Desjardins et Gravel, en habits de bal, s’exécutent sur un air de Leonard Cohen, dans une chorégraphie où se juxtaposent l’ironie et l’inattendu.
L’ambiguïté du quotidien
Les situations interprétées par les deux danseurs semblent issues de moments de la vie quotidienne, tout en intégrant des points de vue qui viennent brouiller les pistes. Est-ce un duo d’enfants qui jouent, un homme et son animal de compagnie, un couple d’inconnus ou de vieux amants qui se retrouvent? Gaudet semble ne pas vouloir donner immédiatement au spectateur toutes les clés d’interprétation possible. Faire fi de cette obsession à tout vouloir contrôler et encarcaner. Car la chorégraphe cherche effectivement autre chose que la clarté, la précision, l’affirmation absolue. Exit le « je te dis quoi penser ».
L’excellent jeu dramatique des deux interprètes à qui elle a fait appel et avec qui elle a conçu le spectacle contribue certainement à faire de Je suis un autre une pièce qui marque, qui écorche et qui se savoure pourtant comme un agréable plaisir des sens. En effet, la complicité tangible des deux interprètes qui défient les codes et déploient une énergie qu’on ne peut qu’applaudir a de quoi impressionner.
Présenté en première mondiale à Montréal, Je suis un autre propose un univers de demi-teintes, d’émotions troubles et de corps qui en disent plus qu’ils ne le veulent. S’exprimer ou cacher la vérité. Une chorégraphie-choc, mais toute en sensibilité. Un élan de liberté dans ce monde d’apparences et de convenances.
À La Chapelle jusqu’au 7 avril.
Dans la catégorie: Culturel
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