Journalisme indépendant : des problèmes des deux côtés de l’Atlantique
Thibaud De CLERCK
On le sait la presse papier va mal. L’arrivée du numérique et de « l’actualité » gratuite fait mal, à tel point que la presse papier, un genou à terre, tente de résister. Peut-on, sous couvert de cette crise, mettre à mal le travail des journalistes indépendants et les droits d’auteurs?
Depuis quelques jours, une lettre du groupe Rossel (un groupe de médias belges qui reprend les journaux de Sudpresse et Le Soir notamment) circule sur la toile. Cette missive explique aux collaborateurs indépendants les nouveaux procédés de collaboration entre les différents titres du groupe Rossel. Pour résumer, n’importe quel papier écrit par un collaborateur pourra être publié plusieurs fois, sur différents médias sans compensations économiques supplémentaires. On paie le papier et on l’utilise autant de fois que l’on veut.
Plus loin dans la lettre, les journalistes indépendants apprennent que si ce nouveau modus operandi ne leur convient pas, les différentes rédactions du groupe se passeront de leur service. Sudpresse se justifie en utilisant la situation économique : «Ce courrier a pour objectif de vous informer de cette évolution et de veiller à ce que vous ne vous y opposerez pas. Nous le répétons : nous n’avons pas le choix, nous devons adopter ces mesures et les mettre en application sans tarder».
C’est «la soumission ou la démission», comme le dit Jean-François Dumont, de l’Association des journalistes indépendants professionnels. «Une lettre absolument inacceptable, c’est du chantage.» Sudpresse précise toutefois dans la lettre que les collaborateurs qui ne seraient pas d’accord peuvent le faire savoir, «mais nous serons alors au regret de devoir mettre un terme à toute collaboration».
Un métier en péril?
D’autres groupes de presse n’ont pas hésité non plus à faire signer des contrats de cessation de droits à leur pigiste. Une fois ceux-ci signés, les droits d’auteurs n’appartiennent plus au journaliste et le groupe de presse peut donc utiliser autant de fois qu’il le veut le papier en question sans jamais offrir une compensation financière à l’auteur.
L’hebdomadaire culturel montréalais Ici somme ses collaborateurs pigistes de signer un contrat de publication. «Le Collaborateur s’engage à céder et cède exclusivement à l’Éditeur et ce, sans limitation de durée ou de territoire, tous les droits d’auteur qu’il détient sur l’Oeuvre, incluant, sans limitation, tous les droits de publication, de diffusion ou de reproduction de l’Oeuvre sur tout support et par tout moyen ou procédé que ce soit». Un peu plus loin dans le contrat, on peut lire: «Le Collaborateur renonce aux droits moraux qu’il détient sur l’Oeuvre tant au bénéfice de l’Éditeur qu’au bénéfice de tout ayant droit de l’Éditeur».
Un pigiste de Quebecor a eu les jambes sciées en recevant cette entente de cession de droits d’auteurs que TVA Publications. Dans ce contrat, on peut lire: «Je cède à TVA tous mes droits, titres et intérêts (y compris les droits d’auteur) relativement aux Oeuvres passées, présentes et futures transmises ou à être transmises à TVA, le tout de façon exclusive, irrévocable, à perpétuité, pour le monde entier et pour toute exploitation et reproduction d’une partie ou de la totalité des Oeuvres sur tout format et tout support (y incluant en format individuel, collectif, électronique, en recueil ou dans des banques de données). Je renonce également à tout droit moral sur lesdites Oeuvres et reconnais que TVA peut corriger, modifier ou adapter à ses normes et besoins le tout ou une partie de l’Oeuvre. »
Le cas du groupe belge Rossel n’est donc pas «unique» en son genre. De nombreux empires de presse, sous le couvert de la crise économique, n’hésitent pas à s’en prendre au revenu de leurs pigistes pour économiser le moindre centime. Dans de telles conditions, plusieurs doutent de l’avenir du métier de journaliste indépendant.
Le lecteur également fautif?
Cette mesure est inacceptable pour de nombreux journalistes et observateurs du milieu, car elle met en danger les journalistes indépendants qui n’ont, souvent, pas d’autres choix que d’accepter, car sans ces publications, pas de revenus. Malgré tous leurs efforts pour s’opposer à ces pratiques, les collaborateurs ne peuvent pas se permettre de boycotter leurs seuls revenus.
Mais les groupes de presse sont-ils les seuls fautifs dans cette affaire? Les lecteurs devraient aussi se remettre en question. Ils se plaignent bien souvent du contenu «médiocre» des journaux, mais très peu d’entre eux sont prêts à payer plus cher pour un meilleur contenu.
Dans la catégorie: Société
Mots-clef: belgique, conditions de travail, contrats de travail, crise des médias, groupe rossel, journalisme, journalistes indépendants, marché de l'emploi, médias, précarité, Société, sudpresse, travail, tva, tva publications

Bravo pour le dernier paragraphe. Effectivement, les lecteurs sont fort peu nombreux à s’en plaindre: nombreux vivent dans un monde à la Disney, s’imaginant sans doute que les articles apparaissent magiquement, sans efforts aucun.
Incidemment, l’AJIQ avait compilé il y a déjà près de 10 ans une liste noire des éditeurs imposant de tels contrats de cession de droits:
http://www.ajiq.qc.ca/documents/liste-noire.php
L’AJIQ suit effectivement de près l’évolution de ce dossier, essayant tant bien que mal de sensibiliser les journalistes indépendants à l’importance d’être vigilants face à leurs droits.