Kolik, la vie sous la lunette de la mort
Caroline LÉVESQUE
Kolik, présentée à l’Usine C, est le résultat d’un être humain qui se retrouve durement confronté à lui-même et à son existence. La pièce de l’auteur allemand Rainald Goetz est un monologue de plus d’une heure et un exercice de transformation de la pensée spontanée mise en paroles. La pièce met de l’avant le caractère subversif des mots et questionne l’être humain individuel et la société contemporaine.
La mise en scène est très épurée et ne prend qu’une seule direction. Le comédien Thierry Raynaud est seul sur scène, assis à une table pendant plus d’une heure. Devant lui, des centaines de verres de vodka qu’il engloutira un par un entre deux mots. L’homme se déchire devant son public pour lui pour communiquer à travers une surmenante logorrhée son mal de vivre. Cette pièce est un processus suicidaire, un homme au bord du gouffre, confronté à une angoisse existentielle, et remettant en question les catégorisations ou les petites cases que l’humain se crée pour mieux comprendre son environnement, les culs-de-sac de la pensée humaine, la rationalité, les paradoxes de la logique, les guerres, la croyance en plus grand que soi…
La parole et la pensée comme moyen de résistance deviennent le cadre de la pièce. Celle-ci est un réel espace de réflexion sur le langage et ses manies. L’homme, pris dans son propre champ lexical, exprime son mal-être avec des structures de mots et des détours grammaticaux qu’il connaît. Il est emprisonné dans son propre langage. Son mal de vivre va au-delà des mots, et celui-ci lui échappe. La langue de la pièce est donc déstructurée comme la pensée humaine, confuse et plongée dans un rythme carré, spontané et répétitif. Il en résulte un être qui se bat contre lui-même, contre sa pensée structurée en quelques grands concepts, et la verbalisation de sa réflexion qui ne pourra jamais vraiment être représentative de son mal. Impuissance, donc. Pour apaiser le mal de vivre, il se perd dans une rasade meurtrière.
Kolik n’est pas dur à voir, mais plutôt à entendre, car tout est orienté vers le discours de l’acteur seul sur scène qui remet en perspective les conventions classiques du théâtre. Pendant un moment, c’est la solitude du spectateur individuel qui est mise en scène dans l’obscurité au son de la voix de Thierry Raynaud qui lui fait goûter à son propre vide existentiel. Comme une claque en plein visage.
Cette pièce drainée par la parole n’est pas ponctuée d’assez de silences pour souffler un peu. Le débit est parfois insupportable, étant donné le manque flagrant de modulations dans le ton emprunté. Dès le début, la colère est agressive, et tout aussi attaquante pour le spectateur. Les verres de vodka viennent couper par centaine de fois le monologue et donnent un trop court temps de digestion. Cette surenchère de structures langagières permet toutefois au public d’accéder à une sorte de processus méditatif de plus d’une heure, se laissant emporter malgré lui par la sonorité verbale du texte de Goetz et de son univers ayant comme finalité la mort. Confronté à une fin bien calculée, cet homme n’a plus peur de rien et débite froidement son vide existentiel. C’est ce qui crée après tout la beauté de la pièce.
Kolik : un texte de Rainald Goetz. Mise en scène : Hubert Colas. Présentée à l’Usine C les 21 et 22 mars.
Kolik / Hubert Colas from UsineC on Vimeo.
Dans la catégorie: À la une • Culturel
Mots-clef: à la une, croyance, culture, Culturel, désespoir, discours, drame, espoir, existence, fin de l'existence, kolik, langage, monologue, rainald goez, structure langagière, subversion, subversion des mots, texte, théâtre, thierry raynaud, usine c
