Arctique : convoitise, désirs et réalité
Martin FORGUES, collaboration spéciale
Avec son potentiel d’exploitation gazier et pétrolier ainsi que l’éventuelle ouverture permanente de la voie navigable du Nord-Ouest, Le Canada a exprimé le souhait d’affirmer sa souveraineté et d’augmenter sa présence militaire dans l’Arctique. D’autant que plusieurs pays, dont le Danemark et la Russie, ont fait valoir leur intérêt pour la région, tels qu’en témoignent l’ «invasion» en 2005 de l’Île de Hans – qui provoqua un incident diplomatique – où une expédition danoise a planté leur drapeau national et l’interception en 2007 d’un bombardier russe TU-95 Bear par un chasseur de combat CF-18 à la limite de la zone aérienne canadienne.
« Le plan de défense du Danemark propose aussi de faire respecter la souveraineté du Groenland et de ses alentours à l’aide d’avions de combat », écrit le major Tony Balasevicius, analyste en sécurité militaire au quartier général de la Défense nationale, dans un article paru au printemps 2011 dans la Revue militaire canadienne, une publication interne du ministère de la Défense.
La convoitise de l’Arctique et de ses ressources, au point de militariser la région, se traduit dans pas moins de sept câbles diplomatiques transmis entre 2007 et 2009 et interceptés par le site WikiLeaks.
Les échanges contenus dans ces documents autrement confidentiels sont très révélateurs, la Russie se montrant particulièrement agressive dans ses paroles et ses gestes. On y apprend notamment qu’en 2009 le député russe et ancien explorateur de l’Arctique Artur Chilingarov – qui a planté un drapeau russe sous le Pôle Nord en 2007 – appelait la Douma, la chambre basse du Parlement russe, à retirer la Russie de la Convention des Nations Unies sur la loi de la mer, entérinée en 1982, la libérant ainsi de son engagement à respecter les zones de souveraineté maritime canadienne.
« Le 21e siècle verra un combat pour les ressources…L’OTAN a senti d’où venait le vent. Il vient du Nord », a déclaré pour sa part l’actuel ambassadeur russe à l’OTAN Dmitriy Rozogin à la chaîne russe Vesti-24.
Un autre câble émanant du Département d’État américain et datant de novembre 2007 fait état du sentiment que le Groenland pourrait un jour devenir indépendant du Danemark et que les États-Unis avaient tout intérêt à suivre l’évolution des choses de près. Un consortium international dont faisaient partie les supermajor pétrolières américaines Chevron et ExxonMobil ainsi que la pétrolière canadienne Husky et la danoise DONG était déjà sur le terrain pour des travaux exploratoires, tout comme le service géologique américain, le US Geological Survey.
En septembre 2008, l’ambassade américaine était même craintive que la publication de la politique présidentielle sur l’Arctique n’envenime les relations avec le Canada, alors en pleine campagne électorale, et recommandait à la Maison-Blanche de reporter la publication après l’élection générale canadienne du 14 octobre.
Cette agitation autour de la question arctique provoque une réponse musclée de la part du gouvernement canadien. En février 2009, le Premier ministre Harper critiquait ouvertement la Russie pour ses « incursions » dans l’espace aérien canadien. « Le Canada ne se laissera pas intimider », avait rajouté un mois plus tard le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Lawrence Cannon. En juillet dernier, des députés conservateurs ont même reçu des notes disant que les incidents justifiaient l’achat des chasseurs F-35, selon un article paru dans le quotidien The Globe and Mail.
La rhétorique du gouvernement Harper sur les enjeux de l’Arctique évoque une militarisation rappelant la Guerre Froide, mais elle n’est pas représentative de la réalité. « Ce qui se passe dans l’Arctique au point de vue militaire ressemble beaucoup plus à une adaptation à une nouvelle réalité qu’à une véritable militarisation », estime le Joël Plouffe, spécialiste en géopolitique de l’Arctique à la Chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal. « Le Nord a pratiquement été ignoré par le gouvernement canadien et les Forces armées pendant des années. La présence militaire dans l’Arctique, ne serait-ce que pour intervenir en cas d’accident pétrolier par exemple, est nécessaire, qu’on le veuille ou non. C’est une question de sécurité nationale. » Et le discours officiel du gouvenement Harper? « Il a des origines électoralistes, mais maintenant que les Conservateurs ont formé un gouvernement majoritaire, M. Harper voit un intérêt à ce qu’il y ait au moins une apparence de se soucier de la sécurité du Nord, sans avoir à dévoiler toute sa stratégie », poursuit Joël Plouffe. Le chercheur mentionne également qu’en 2009 le Canada a dû être rappelé à l’ordre par les autorités du NORAD – le système de défense aérienne nord-américain co-dirigé par le Canada et les États-Unis – pour ses manoeuvres militaires jugées disproportionnées. « Les bombardiers russes qui mènent des exercices près de l’espace aérien canadien demeurent en zone internationale. Ils ne font rien d’illégal », tranche M. Plouffe. « Les Russes et les Danois participent même à des exercices avec les Forces canadiennes et ils échangent des renseignements. Le Danemark utilise même des données fournies par la station d’Alert. » Selon lui, les incidents mentionnées plus haut servent plus de prétexte à cette rhétorique agressive qu’autre chose. « C’est contre-productif », dit l’universitaire.
Actuellement, les ressources militaires canadiennes exclusivement dédiées à l’Arctique sont pour le moins limitées. En plus des 5000 Rangers – les patrouilles militaires autochtones – l’initiative récente la plus concrète de l’Armée de terre réside dans la création de quatre groupes-compagnies d’intervention arctique (GCIA), composés d’environ 150 soldats chacun et répartis dans chacun des secteurs de la Force terrestre de l’Armée de Terre (Ouest, Centre, Québec et Atlantique). Ces groupes, principalement formés de réservistes et créés en 2010, ont pour mandat «de s’entraîner et d’être prêt à se déployer dans les conditions qu’impose le climat arctique ». Seulement deux de ces groupes – ceux de l’Atlantique et du Québec – sont déjà à l’entraînement. Le Canada maintient la station de surveillance d’Alert située sur la pointe nord de l’Île d’Ellesmere et finance le projet Polar Epsilon, une initiative spatiale de 60 millions $ qui emploie les capacités d’imagerie du satellite RADARSAT-2.
«Le RADARSAT-2 convient parfaitement à la surveillance terrestre de l’Arctique», peut-on lire dans un document intitulé Les Forces Canadiennes dans le Nord émis par Commandement Canada, la branche des Forces canadiennes chargée des opérations domestiques, en juillet 2010. Les quatre priorités du projet citées par le document sont «les crises environnementales et humanitaires, la recherche et sauvetage, les catastrophes naturelles et les déversements de pétrole».
Deux exercices consacrés à l’entraînement des militaires ont lieu annuellement : l’exercice Guerrier Nordique, qui se déroule à Salluit, dans l’extrême nord du Québec, et l’opération Nanook, un gigantesque déploiement réunissant l’armée de terre, la marine et l’aviation. Des éléments des GCIA participaient d’ailleurs en août dernier à l’opération Nanook. Ces deux exercices mettent surtout l’accent sur le développement de la capacité de se déployer dans l’Arctique, ainsi que sur la recherche et sauvetage.
À l’image des scénarii de ces deux exercices, le rôle attribué aux militaires quant à l’Arctique n’en est pas un de combat. «Nous n’avons aucun entraînement de combat prévu dans un contexte de défense de l’Arctique», soutient le colonel Gratien Lamontagne, responsable du GCIA au Québec. De plus, la plupart des ressources matérielles et financières affectées au GCIA (motoneiges, vêtements, équipement de survie en milieu nordique) proviennent de sources déjà existantes, bien que le colonel Lamontagne reconnaisse l’allocation de «nouvel argent» à son groupe, sans toutefois spécifier le montant.
Au-delà de ce qu’implique telle allocation de ressources, on peut se demander quelles sont les implications d’une telle politique sur les missions outremer, piliers historiques de la politique de défense canadienne.
«Le Canada cherche un compromis entre exprimer sa politique étrangère par le biais de la défense de l’Arctique et ses engagements internationaux», pense le politologue Philippe Lagassé, professeur adjoint à l’Université d’Ottawa et spécialiste de la politique de défense canadienne. Les actuels projets d’achat d’équipement expriment également cette ambivalence, puisque la liste d’épicerie convoitée par les bonzes de l’état-major militaire – chasseurs de combat F-35, navires de guerre dernier cri, avions de transport et nouveaux véhicules blindés – peut convenir tant à des missions de défense du territoire canadien qu’à des engagements dans des conflits internationaux.
Cependant, selon le chercheur, cette approche est irréaliste. «Le Canada, dans son désir d’affirmer sa souveraineté dans l’Arctique et de remplir ses engagements internationaux, n’a pas les moyens de ses ambitions», affirme-t-il.
Au niveau du personnel – le poste de dépense le plus important du département de la défense avec 51 pour cent du budget total – l’armée semble encore faire preuve d’un certain angélisme et, selon le professeur Lagassé, l’armée entend maintenir son tempo, surtout dans la foulée de la contribution canadienne à l’offensive de l’OTAN en Libye et les rumeurs persistantes d’un futur déploiement majeur en Afrique.
Dans les cercles politiques, la stratégie du gouvernement Harper par rapport à l’Arctique reçoit un accueil partagé du côté des partis d’opposition. «Nous sommes généralement d’accord avec la position du gouvernement Harper en ce qui concerne la stratégie militaire en Arctique», dit de son côté John McKay, critique libéral en matière de défense nationale. «Nous aimerions toutefois que le gouvernement mette un peu plus d’accent sur ses efforts diplomatiques», nuance-t-il. Il en est tout autrement chez les néo-démocrates. « Le gouvernement Harper agite l’épouvantail de la Guerre Froide pour justifier une militarisation que nous jugeons abusive », tranche Jack Harris, porte-parole de l’Opposition officielle.
La question de la défense de l’Arctique canadien et la place qu’y occuperont les Forces canadiennes suscitent donc un débat qui n’est pas terminé. Si la position actuelle du gouvernement est remise en question dans plusieurs cercles politiques et académiques, d’autres solutions sont préconisées, dont celle du critique néo-démocrate. « Nous serions prêts à accepter que soit confié à la Garde Côtière le mandat de surveillance de l’Arctique, quitte à les armer et à acheter de nouveaux vaisseaux.»
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