Polisse, des monstres gentils

Anne-Marie PIETTE

Calligraphie ronde, présumant l’écriture d’un enfant, sa faute d’orthographe détournant le mot de son sens initial « Police ». Troisième long métrage de Maïwenn, réalisatrice et comédienne française, présenté au dernier festival Cinémania, et sorti en salle cette semaine; Polisse raconte le quotidien des policiers luttant contre le crime fait aux enfants; son scénario étant directement basé sur des affaires traitées par la Brigade de protection des mineurs de Paris, où la réalisatrice aura fait un stage préliminaire à l’écriture du film pour lequel elle est également coscénariste

« Voici venu le temps des rires et des chants, dans l’île aux enfants, c’est tous les jours le printemps; c’est le pays joyeux des enfants heureux, des monstres gentils, oui c’est un paradis!… Si seulement vos parents avaient envie de vivre dans notre île, tout serait beaucoup plus gai, et pour chacun la vie serait plus facile…»

C’est sur ce thème musical de L’Île aux enfants, émission de télévision pour la jeunesse diffusée dans les années soixante-dix et quatre-vingt, en France, que paroles et images fusionnent en introduction, prenant ainsi une saveur ironique d’un double-sens à la naïveté troublante.

Ayant elle-même vécue des difficultés familiales, et malgré une première œuvre au caractère quelque peu thérapeutique (Pardonnez-moi, en 2006), la réalisatrice prétendra ne pas mélanger pour autant son vécu personnel au scénario de Polisse. Le coup de foudre qu’elle aura eu pour cette brigade, découlant à la fois du travail de ses policiers investis, de la détresse des enfants impliqués, voir parfois même de la surprise de se découvrir de l’empathie pour les agresseurs, souvent eux-mêmes d’anciennes victimes ayant manqué de communication et d’amour, saura trouver, Maïwenn en est persuadée, un écho achevant de rendre cette expérience bouleversante pour n’importe qui, incluant un public ayant eu une enfance normale et heureuse.

Sans raccourcis, non ostentatoire; la réalisatrice aura eut une approche neutre, se voulant le plus près possible de la réalité. Maïwenn ne cherchera avec Polisse ni à faire l’éloge de cette brigade, ni «à la casser»; elle mettra cependant bien en relief l’ampleur des difficultés relationnelles que ces policiers expérimentent tout un chacun dans leurs vies privées, comme une extension à leur vie professionnelle tumultueuse, témoignage d’adultes écorchés cherchant aujourd’hui à protéger la pureté de l’enfance face à une société où les débordements criminels et les comportements trop souvent insouciants, négligents, et irresponsables coexistent.

Tous sujets confondus, dans un amalgame complexe, Polisse est une cohue poignante où comportement et moralité se livrent une bataille épuisante, et sans fin, tels les animaux de la ferme réunis dans une seule et même bassecour, un jour d’été. Affaires de mœurs, cas pédophiles et incestueux, fugues, violence ou maltraitance, drogue, exploitation, prostitution juvénile. Collègues, amis ou ennemis, famille ou travail, vie privé, vie professionnelle; tout y passera, en chassé-croisé. Cet enfant mort né, ce conjoint infidèle, cette incapacité à aimer, à donner la vie; rythmé par l’urgence des cas par cas uniques aux scénarios mécaniques.

Avec ses dialogues sans ménagement, à la répartie cinglante, et aux commentaires vulgaires très «populace», Polisse nous plonge dans une dure réalité, celle à laquelle plusieurs mineurs devront faire face. Ces cas sociaux intemporels, toujours d’actualité et d’intérêt international se produisent effectivement chaque jour, dans tous les pays du globe, et ce depuis la nuit des temps. Peut-être au sein même de votre entourage, au moment où on écrit ses lignes. Fléau sempiternel du genre humain.

Tandis que certaines situations inciteront aux débordements hargneux entre intervenant et agresseur, comme ce père imbu et sarcastique, accusé de viol et d’inceste sur sa fillette de huit ans: «un sexe épilé comme une petite fille, ça, ça m’excite»… «Vous croyez où, là, chez le sexologue?!» D’autres discussions pousseront aux derniers retranchements, comme dans le cas de la mère de cette même fillette, interrogée en parallèle dans une autre pièce, et par une autre intervenante: «Sodomie?» «Pas particulièrement!» «Madame, (…) on s’en fout si vous aimez vous faire prendre par devant ou par derrière, nous ce qu’on veut savoir c’est qui est votre mari, les questions qu’on vous pose c’est pour savoir ce qu’il a pu faire à votre fille, vous comprenez la nuance? Sodomie?» «…Oui»…

Face à des agresseurs aussi outrecuidants, on se permettra aussi quelques libertés, car après tout, on est pas fait en chocolat, on a des sentiments: et un poing sur la gueule plus tard, nous sommes fixés: un métier où les débordements d’humeurs sont inhérents et compréhensibles, chaque collègue étant un grand intolérant, militant entier et agressif à la cause des enfants.

Ce désir de les sauver tous se heurtera inévitablement à l’immaturité de certaines victimes elles-mêmes, résultant parfois des discussions de sourds entre adolescentes et intervenantes: «T’es une petite nympho qui aime se faire tringler par quatre mecs dans un parking, parce que quand on voit ton blogue, on a juste l’impression que t’as quatorze ans, mais que t’es une pute!» «C’est fini l’époque Louis XIV et compagnie, Madame, à quatorze ans on baise, on suce, c’est ça la vie, regardez un peu la télé, mettez-vous à jour, je sais pas!»

Bref, ici, toute vérité est bonne à dire. Le dialogue est essentiel, mais le mot diplomatie ne fait pas toujours partie du dictionnaire, l’urgence d’aller au fond des choses prime sur le reste; c’est en ce sens la fin qui justifie les moyens. Milieu rude où il faut néanmoins avoir du cœur à revendre, les policiers de la brigade de protection des mineurs n’en sont point dépourvus, bien au contraire. Sentiments nobles, empathie, écoute, tendresse et chaleur sont au rendez-vous, de quoi tirer une larme aux plus flegmatiques d’entre-vous. Si la justice et son approche punitive fait sa part de travail, on comprendra surtout dans cette approche globale aux dialogues parfois brutaux que la brigade croit dur comme fer au pouvoir des mots, à l’importance de la communication dans tout processus de réhabilitation.

Comme le disait si bien Maïwenn lors de son passage à l’émission Tout le monde en parle, «pour une victime, c’est plus fort de savoir que son agresseur a demandé pardon que d’apprendre qu’il fera vingt ans de prison, le pouvoir des mots est souvent plus grand que le pouvoir judiciaire dans le cheminement de reconstruction de la victime.» Un intervenant pourra ainsi dire à un pédophile, «oui vous ferez de la prison pour votre crime, c’est officiel, mais ce n’est pas ce qui va aider la victime à se refaire, lui demander pardon et reconnaître que vous avez fait erreur aura un impact beaucoup plus concret sur son processus de guérison.»

Bien que Polisse se dégage du vécu familial tumultueux personnel de la réalisatrice; en creusant un tant soit peu, on pourra sans difficulté faire un parallèle étroit entre ce pouvoir des mots, ce besoin qu’aura une victime d’entendre son agresseur assumer sa part de responsabilité, et les blessures personnelles de Maïwenn. Chaque réalisateur étant aussi intuitivement tenté vers des thèmes aux obsessions bien particulières lui étant propres.

À travers Polisse est également abordé la vulnérabilité et l’ignorance de l’enfant abusé. Il est question du «gentil monstre», d’où, selon la réalisatrice, le vrai problème des enfants victimes de pédophiles. Ces agressions ou ces actes incestueux commis sur des enfants étant rarement fait dans un contexte de violence ou sous l’emprise de menaces, l’enfant aura alors l’impression qu’il est consentant comme ces actes impliqueront plus souvent qu’autrement une personne de son entourage, ou encore quelqu’un qu’il aime. «C’est alors le cerveau qui est en danger, c’est un meurtre des sentiments.»

Si certaines interactions entre intervenants nous offrent quelques états d’âmes superflues; que l’écho dramatique des sous-intrigues vient qu’à nous laisser perplexe, ajoutant à l’ampleur déjà dramatique du sujet abordé, et officialisant l’aspect fictif du long métrage qui jusque là croisait ostensiblement avec un réalisme proche du téléfilm documentaire; Polisse reste un film puissant au regard intelligent, à la fois un hommage au travail colossal de ces policiers de la brigade de protection des mineurs, un portrait authentique, édifiant, voir une approche de sensibilisation à l’importance de se responsabiliser face aux enfants. Sujet jadis soulevé par le défunt acteur Guillaume Depardieu, au sortir du film Versailles – l’un des derniers dans lequel il avait tourné avant sa mort prématurée en 2008, et permettant presque curieusement à ce dernier d’incarner un rôle post mortem à l’écran- reprend ici tout son sens.

Filmé sans flaflas, dans le même ordre de pensées que le sujet exploité, où le fond primera sur la forme, montage franc, efficace et direct, mais peu recherché, aux images agréables mais peu esthétiques; Polisse trouvera d’abord sa force dans la qualité du jeux de ses acteurs, ensuite dans l’intention sincère et vibrante qui s’en dégage; une approche si près de la réalité qu’elle nous alertera d’une façon plus profonde encore. À voir!

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